La nourrice.—Plaider, hein? Il vaut mieux avoir à payer qu'à recevoir.
La commère.—Je ne t'ai point parlé de la dévotion d'une maquerelle; non, ma foi, je ne t'en ai point parlé.
La nourrice.—Non.
La commère.—Hypocrisies et dévotions sont les dorures de notre méchante vie. Voici que je passe devant une église, j'y entre, je me mouille le bout du doigt dans l'eau bénite, je m'en fais une croix sur le front, je dis un Pater, un Ave, et je m'en vais. J'aperçois une image peinte, dans la rue; je me donne sur la bouche d'un «Confesse ton péché» et fais le signe de la croix avant de continuer ma route. Je salue les religieux et, faisant deux morceaux d'un petit bout de cierge, j'en donne un en aumône, avec deux bouchées de pain, un denier et une tête d'ail encore! Je porte toujours quelque petite pochette sous le bras et j'ai dedans soit une vingtaine de figues sèches, soit une douzaine de noix à moitié piquées des vers, tantôt un plat de bouillie de fèves, tantôt une écuelle de pois chiches, tantôt trois gousses d'ail, quelques fuseaux, des croûtes de pain, de vieilles savates. J'ai toujours en main de petits cierges, des Agnus Dei; quelquefois, tout en cheminant, je roule entre mes doigts un billet de confession et j'égrène mon chapelet; si quelque pauvre diable tombe par terre, j'aide à le relever; j'enseigne les fêtes à qui me les demande et je donne par écrit le moyen de connaître le jour de la Saint-Paul, en vers de la façon suivante:
S'il fait grand ou petit soleil,
Nous sommes au milieu de l'hiver;
S'il tonne ou s'il pleut,
De l'hiver nous sommes hors;
S'il fait brouillard ou s'il bruine,
Signe de disette ou d'abondance.
Je ne m'en rappelle pas plus; il y a si longtemps que je ne les ai dits! Qu'il faisait beau me voir pendant la semaine sainte me promener partout, la corbeille pleine d'un tas de choses et, sans jamais cracher dans l'église, écouter toute la Passion, tenant en main mon cierge allumé et le rameau d'olivier; au moment de baiser la croix, des larmes longtemps comprimées me ruisselaient le long des joues, suavement, suavement. Le samedi saint, je restais debout tout le temps de l'office et, à la lecture de la Passion, j'accompagnais de mes cris le clerc comme une vieille bigote, une qui se tape sur la poitrine. J'acquis un grand crédit par le moyen d'une bonne niche de ma façon.
La nourrice.—Comment, une niche?
La commère.—En me promenant, un jour, je tombe dans une rue où se tenaient peut-être une douzaine de femmes en train de filer la fleur du coton. Je les salue, je leur tire ma révérence, elles me font asseoir au milieu d'elles et commencent à me mettre sur le chapitre de mes petites affaires. Je leur plantai les plus belles carottes du monde; je leur parlai d'un vieux confrère qui, pour m'en avoir fait la promesse avant de mourir, était revenu me voir et ne m'avait causé aucune frayeur; je leur fis croire qu'une stryge m'avait non seulement emmenée au Noyer, mais sous les fleuves et sur la mer, sans jamais nous mouiller les pieds; je leur appris de quelles façons il faut interpréter les voix des bêtes de la Beffana, quelles vertus possèdent les croisements de routes; et après leur avoir donné à tous des conseils, des préceptes, jusqu'à des remèdes pour les chaud et froid, en me levant pour m'en aller je laissai tomber un bout d'étoffe dans lequel était enveloppée une discipline; à peine l'eut-on aperçue que toute la séquelle me tint fermement pour un Magnificat femelle, bien loin de ne me croire qu'un Sanctificetur et un Alleluia.
La nourrice.—Le monde est aux attrape-bon-Dieu.