La commère.—Maintenant et toujours. Feignez la dévotion, vous qui voulez duper les autres; allez à la messe, à vêpres, à complies, restez à genoux des heures entières; quand même on n'en croirait rien, vous trônerez dans les admirations et dans les gloires. Combien y a-t-il de femmes que je connais, vêtues de bure grise, pratiquant le jeûne, faisant l'aumône, qui se l'ôtent d'où on leur a mis! Combien de mangeurs d'indulgences ai-je vus s'adonner à l'ivrognerie, à la sodomie, à la putanerie! Parce qu'ils savent plier le cou et faire vœu de ne manger ni d'esturgeon ni de viande coûtant plus de trois sous la livre, ils gouvernent Rome et la Romagne. Une maquerelle bonne catholique est donc une cornaline appréciée de tout le monde.
La nourrice.—Qui refuse de te croire est hérétique.
La commère.—Maintenant, à l'art de tenir une école.
La nourrice.—Une école! et pourquoi faire?
La commère.—Pour faire plus de choses à la fois, pour passer le temps, pour être estimée d'une foule de monde et gagner quelques petits profits. J'aurais pu te montrer, autrefois, à présent non, quinze ou seize bambines placées sous ma direction, et je leur enseignais à compter le pain qui vient du four, à plier le linge sec de la lessive, à faire la révérence, à mettre le couvert sur la table, à dire le bénédicité, à répondre à Madonna et à Messer, à se signer, à s'agenouiller, à tenir l'aiguille entre les doigts et tous autres petits talents de fillettes.
La nourrice.—Quelle femme!
La commère.—Je débarbouillais les gamins et j'achevais l'éducation des hommes faits. Mais où laissé-je les servantes? J'en avais toujours cinq ou six en réserve, et après en avoir tiré tout le suc en les faisant essayer par l'un ou par l'autre, je les donnais à celui-ci pour filles d'adoption, à celui-là pour des pucelles, à cet autre pour des expertes en toutes choses. Lorsqu'elles partaient de chez moi, je leur adressais des conseils, des recommandations qu'une mère n'aurait pu bonifier. Par-dessus tout, je les avertissais de fermer les yeux sur les écarts de leurs maîtresses. «Soyez discrètes, leur disais-je à part; si vous savez l'être, vos maîtresses deviendront vos servantes et vous deviendrez leurs maîtresses; elles partageront avec vous leur lit, leurs chemises, leur pain, leur vin, et vous boirez toujours de celui qui est si doux au gosier.»
La nourrice.—Tu leur rappelais la pure vérité.
La commère.—Je saute, avec ma cervelle, qui toujours vole, à un grand diable de moine, gros, joufflu, à ronde tonsure, vêtu du plus fin drap qui se puisse acheter; il cherchait à me rendre son amie, il y parvint et, pour y réussir, me donna tantôt des petits cordons artistement tressés, tantôt de grosses salades, des prunes, que sais-je? un tas d'histoires de moines. Lorsqu'il m'apercevait à l'église, il quittait n'importe qui pour venir à moi, et comme je voyais bien de quel pied boitait mon mulet, je faisais celle qui est absorbée dans la contrition et cherche le bien de son âme en infligeant toutes les souffrances à son corps. A la fin des fins, il se découvre à moi, me fait la confidence de sa passion amoureuse et veut m'envoyer faire une ambassade qui aurait donné à réfléchir à des ambassadeurs eux-mêmes, eux qui ne portent pas la peine de ce qu'il leur est ordonné de dire.