La commère.—Un jaloux des plus obstinés et des plus maudits qu'on ait jamais vus...; la nuit, il verrouillait la chambre, la fenêtre du lit, celles de la salle et de la cuisine, et il ne se serait pas couché avant d'avoir jeté l'œil et sous le lit et derrière; il furetait jusque dans les armoires et dans le retrait, soupçonnait les parents, les amis et ne voulait même pas souffrir qu'une maîtresse, qu'il tenait en charte privée, dît un mot même à sa mère. Un simple passant dans la rue où il logeait le mettait en fureur:—«Et qui est cet homme-ci? Et qui est cette femme-là?» S'il sortait de la maison, il fermait la porte à double tour de clef et la scellait de son sceau, pour voir si personne le trompait. Pas un pauvre, pas une pauvresse ne heurtait jamais à sa porte, car il leur criait:—«Va-t'en, ruffian; va-t'en, ruffiane.» Moi qui savais, comme je te l'ai dit, ensorceler, médicamenter et ressusciter tout le monde d'un seul mot, j'épie si le jaloux n'a pas quelque infirmité et je découvre que souvent, souvent, une dent le fait horriblement souffrir. Je bâtis là-dessus mon projet et je dis à quelqu'un qui se mourait pour la prisonnière:—«Ne vous désespérez pas.»

La nourrice.—Tu me réconfortes, rien qu'en m'indiquant la façon dont tu l'as réconforté.

La commère.—Après avoir rendu le courage au pauvre dolent, je dépêche un mien vaurien, que nul ne connaissait, à la porte du jaloux, c'est-à-dire à la porte de la maison où il tenait recluse la jeune femme, et je lui dis que, quand il verra passer du monde, il fasse semblant de se trouver mal; que, revenu à lui, il se mette à crier:—«Je suis fou, je meurs d'une rage de dents!» C'est ce qu'il fit; tout en criant et pestant, il se laissa choir par terre et rassembla autour de lui plus de trente personnes qui compatissaient à son mal, si bien que la madonna, malgré l'ordre qu'elle avait de se montrer ni à la fenêtre, ni sur la porte, mit le nez au balcon, attirée par tout ce tapage. En ce moment, je passe comme par hasard et, voyant l'homme qui se roulait par terre, j'en demande la raison; dès qu'on m'eut répondu que c'était la rage de dents qui le crucifiait, je dis:—«Faites-moi place, et toi, ne crains rien, je vais te guérir. Ouvre la bouche.» Le gredin ouvre la bouche et se touche la dent gâtée; je pose dessus deux brins de paille en croix, je mâchonne une oraison et, après qu'il a dit trois fois le Credo, je fais disparaître la douleur. Toute l'assistance reste stupéfiée du miracle et je m'éloigne, suivie d'une ribambelle de gamins dont la simplicité enfantine allait répandre partout l'histoire de la dent.

La nourrice.—Que ne se trouve-t-il ici quelqu'un pour écrire ces belles choses et les faire imprimer!

La commère.—Pendant que je m'en retournais chez moi, le jaloux arrive et, voyant des groupes causer près de sa porte, soupçonne d'abord quelque querelle; mais après qu'on lui eût conté l'histoire, il court à la jeune femme qu'il tenait sous clef et lui dit:—«As-tu vu guérir la dent?—Quelle dent?» répondit-elle; «depuis que je suis tombée entre vos mains, je n'ai même pas songé à respirer l'air, bien loin de songer aux gens qui jappent dans la rue; que je vous voie, et je vois tout mon bonheur.» Le soupçonneux lui apprend la chose, puis vient me trouver et me montrer la dent gâtée qui lui empoisonnait la bouche; je la regarde, et après l'avoir bien regardée, je lui dis:—«Je ne voudrais pas faire le moindre tort à l'avocat des dents, et c'est pour moi un cas de conscience; je saurai cependant bien vous ôter de la bouche cet ennui-là. Mais où demeurez-vous?» Et plus il me l'indiquait, plus je faisais semblant ne pas comprendre; à la fin, il m'emmena avec lui et me fit mettre la main dans la main de celle que je devais enjôler pour l'amour de..., et cœtera.

La nourrice.—Tu devins familière dans la maison par le moyen de cette malice; ne m'en dis pas davantage.

La commère.—Écoute la fin de l'histoire sans plus.

La nourrice.—Parle.

La commère.—J'eus le temps et archi le temps d'enfoncer dans le cœur de la madonna la mort que c'était pour elle de rester ainsi sous clef, à la discrétion d'un ennuyeux personnage; et, comme elle avait une bonne judiciaire, elle ne me lanterna pas longtemps à le croire. Non seulement elle consentit à voir le joli garçon, mais elle se sauva avec lui; pourtant ce n'est pas leur fuite que je veux te raconter, c'est une bonne farce que je fis.

La nourrice.—Je serais heureuse de la connaître.