La commère.—Le malheureux jaloux n'eut la rage de dents dont il était coutumier que peut-être une vingtaine de jours après que je fus entrée dans la maison; et comme il craignait de me laisser échapper, à force de cadeaux, de promesses et de cajoleries, il m'arracha de la conscience l'oraison qui guérissait le mal de dents, c'est-à-dire qu'il crut me l'arracher. Moi qui n'avais pour cela ni oraison ni légende, je guette l'heure où celle qu'il retenait recluse s'enfuyait avec l'autre et, rencontrant notre homme dans une église, en train de causer à un ami, je l'aborde et je lui donne ceci cacheté dans une lettre:

Ma dame est divine,
Car elle pisse de l'eau de fleur d'orange et chie serré
Du benjoin, du musc, de l'ambracan et de la civette;
Si par hasard elle peigne ses beaux crins,
Par milliers pleuvent les rubis.
Sa bouche distille continuellement
Du nectar, du corso, de l'ambroisie, du malvoisie,
Et en cet endroit où sont les bons morceaux
Se voient des émeraudes au lieu de morpions.
En somme, si maintenant elle avait à notre service
Un seul trou, au lieu des deux qu'elle a,
Un chacun dirait à la voir:
«Elle est proprement une perle.»

Tu peux penser, nourrice, la mine que fit et les paroles que proféra l'enragé jaloux quand il lut la plaisanterie et qu'arrivé chez lui il n'y trouva plus sa maîtresse.

La nourrice.—Je fais mieux que le penser.

La commère.—Il y a déjà un bon bout de temps que je voulais te parler de la peine qu'a une maquerelle à faire relever leurs jupes pour quelqu'un à ces fileuses de laine, ces dévideuses de soie, ces pelotonneuses de chanvre, ces tisseuses, ces couturières. Sache que si nous pouvions entrer dans les maisons des grandes dames comme nous allons chez ces filles, si nous pouvions leur parler avec pareille sécurité, nous en ferions ce qu'il nous plaît sans la moindre difficulté. Les pauvrettes sont toujours à cheval, obstinément sur le «Je veux me marier!» Il leur semble que, dès qu'elles auront un mari, elles pourront se présenter partout; et comme elles ne sont pas habituées à boire souvent du vin et à manger de la viande, elles ne se soucient pas des aises qu'elles auraient en se donnant à l'un et à l'autre; elles restent là, sans nippes et sans souliers, couchant sur la paille, veillant toutes les nuits d'hiver et celles d'été pour gagner à grand'peine leur pain. Si elles nous prêtent l'oreille, c'est que notre obstination à tarabuster leurs mères, leurs grand'mères, leurs tantes, leurs sœurs, les y force, et j'en connais assez que leurs maris, après avoir perdu de l'argent au jeu ou rentrant ivres, ont beau assommer à coups de bâton, piler aux pieds, traîner du haut en bas de l'escalier, elles n'en supportent pas moins tout, pour vivre en cette honnêteté qui consiste à avoir un mari.

La nourrice.—Certainement, c'est tel que tu le dis.

La commère.—Mais les autres maquerelles ne sont pas la commère: elle, il lui suffit d'un regard pour corrompre des virginités de fer, d'acier ou de porphyre, et non pas seulement des virginités de chair. Ferme comme tu voudras ta porte et tes oreilles: la petite clef de ma malice ouvre tout, si petite qu'elle soit. La commère, hein? il n'en vient pas tous les jours au monde de pareille à elle, non, sur ma foi! et ses talents sont de ceux dont on est doué en naissant. Déblatère qui voudra: elle ne changerait pas son métier contre celui de n'importe quel artisan, et si elle n'était pas maintenant volée par ces entremetteurs dont je t'ai parlé, les capitaines et les docteurs ne lui viendraient pas à la cheville. Si je voulais te dire combien de grands personnages et de jolis garçons se laissent tomber sur notre estomac, je n'aurais pas fini d'ici un mois; on se soulage avec nous autres des fantaisies qu'on n'a pu se passer ailleurs, et nous profitons, sans soupirs et sans plaintes, d'occasions dont pourraient s'estimer heureuses les plus grandes dames de la terre.

La nourrice.—J'ai compris tout le reste, rien qu'à la frottée que t'administra celui que tu avais mis en humeur en lui dépeignant comment était faite, sous le linge, celle que tu lui donnais à croire qu'elle serait venue le trouver, si son mari ou n'importe quel autre n'était revenu de la campagne.

La commère.—Peut-être bien que je t'ai dit; mais je veux terminer en te parlant de la magie. Je te dirai d'abord de quels sortilèges j'usais pour assurer à une femme enceinte si ce sera une fille ou un garçon; pour dire si les objets perdus se retrouveront, si le mariage doit se faire ou non, si le voyage aura lieu, si la marchandise rapportera bénéfice, si un tel vous aime, si un tel autre a d'autres maîtresses que vous, si le dépit passera, si votre amant reviendra bien vite, et un tas d'autres balivernes propres à ces petites folles de femmes.