Pippa.—Je deviendrai peut-être rouge à le faire.

Nanna.—Et moi bien aise! Le fard que la pudeur met sur les joues des jeunes filles vous arrache l'âme aux gens.

Pippa.—Bien, alors.

Nanna.—Les cérémonies achevées, selon la condition de celui avec qui tu dois dormir, la première chose c'est qu'il te fera asseoir à côté de lui et, en te prenant la main, il me cajolera moi aussi, qui, pour faire trotter les têtes des convives vers la tienne, ne cesserai de fixer les yeux sur ton visage, comme si j'étais en extase devant tes charmes. Il commencera par te dire: «Madonna, votre mère a bien raison de vous adorer; les autres fabriquent des filles et elle des anges!» Si, par hasard, en te disant de semblables choses, il se penchait pour te baiser l'œil ou le front, tourne-toi doucement de son côté et lâche un soupir qui ne soit à peine entendu que de lui; s'il est possible que sur ce temps-là tu te colores les joues du rose que je t'ai dit, tu le rissoleras du coup.

Pippa.—Oui, vraiment?

Nanna.—Oh! que oui.

Pippa.—La raison?

Nanna.—La raison, c'est que soupirer et rougir tout ensemble c'est signe d'amour, c'est le commencement du coup de marteau. Comme les autres n'osent se familiariser avec toi et se tiennent sur la réserve, celui qui doit t'avoir cette nuit-là commencera de se donner à croire que tu es malade de lui, et d'autant plus s'en persuadera-t-il que tu le persécuteras davantage de tes regards. En conversant avec toi, il t'attirera petit à petit dans un coin et, à l'aide des plus tendres paroles, des plus gracieuses qu'il trouvera, il t'amènera aux folâtreries; c'est là qu'il s'agira pour toi de répondre à propos, et, d'une voix suave, de tâcher de dire quelques mots qui ne sentent pas le bordel. A ce moment, la société qui sera en train de badiner avec moi se rapprochera de toi, comme autant de couleuvres qui se glissent dans l'herbe, et l'un te dira ceci, l'autre cela, par plaisanterie; toi, garde ton sang-froid et, soit que tu parles, soit que tu te taises, arrange-toi de sorte que la conversation ou le silence paraissent aussi agréables l'un que l'autre, dans ta bouche. S'il t'arrive de te tourner vers celui-ci ou vers celui-là, fixe-le sans lasciveté, regarde-le comme regardent les moines les chastes religieuses, c'est l'ami qui t'offre le souper et le gîte, c'est lui seulement que tu régaleras d'œillades affamées et de paroles attractives. S'il te plaît de rire, ne va pas élever putanesquement la voix, en élargissant la mâchoire de façon à montrer ce que tu as au fond de la gorge, ris de telle sorte qu'aucun des traits de ton visage ne s'enlaidisse; bien mieux, embellis-les d'un sourire, d'un clignement de l'œil, et laisse-toi plutôt arracher une dent qu'un vilain mot; ne jure ni par Dieu, ni par les saints; ne t'obstine pas à soutenir: Cela ne s'est point passé comme ça; ne t'irrite pas, quoi que puisse te dire un de ceux dont c'est le bonheur de taquiner celles de ta condition. Toute fille qui fait chaque jour nouvelles épousailles doit s'habiller plutôt d'agrément que de velours et se montrer une princesse dans ses moindres actes. Lorsqu'on t'appellera au souper, quoique tu doives toujours être la première à te laver les mains et à te mettre à table, fais-le-toi dire plus d'une fois: rien ne vous rehausse comme la modestie.

Pippa.—J'y ferai attention.