Pippa.—Je commence à comprendre.

Nanna.—Comprends-moi donc et fiche-toi bien dans la tête mes épîtres et mes évangiles; ils te mettent au fait en deux mots, rien qu'à te dire: si un docteur, un philosophe, un marchand, un soldat, un moine, un prêtre, un ermite, un seigneur, un monseigneur, un Salomon devient une bête entre les mains d'une de ces grandes folles, comment crois-tu que les femmes qui ont du sel dans la citrouille arrangeraient les vieux papas?

Pippa.—Elles les arrangeraient mal.

Nanna.—Donc le métier de putain n'est pas un métier de sotte, et moi qui le sais bien je ne me dépêche pas, en ce qui te regarde. Il faut savoir autre chose que relever ses jupes et dire: «Va, j'y suis»; à moins qu'on ne veuille faire banqueroute le jour même où l'on ouvre boutique. Pour en venir à la moelle, il arrivera que, dès qu'on te saura entamée, beaucoup voudront être les premiers servis; moi je ressemblerai à un confesseur qui réconcilie une foule, tant j'aurai de «pchitt! pchitt!» murmurés dans mes oreilles par les entremetteurs de celui-ci ou de celui-là; tu seras toujours retenue d'avance par une douzaine. Si bien qu'il nous faudrait que la semaine eût plus de jours que n'en a un mois entier. Tiens, me voici dans mon rôle, en train de répondre au valet de messire un tel: «Il est vrai que ma Pippa s'est laissé pincer, Dieu sait comment! Ah! vache de commère! ruffiane de commère! tu me le payeras. Ma pauvre fille est plus pure qu'une colombe; il n'y a pas eu de sa faute, et, parole de Nanna, elle n'a encore consenti qu'une seule fois. Il faudrait que je fusse bien barbare pour la livrer de la sorte, mais Sa Seigneurie m'a si fort ensorcelée que je ne trouve pas de langue pour lui dire non. Ma fille s'y rendra un peu après l'Ave Maria.» Toi, au moment où le messager se dispose à s'en aller porter la réponse, traverse en courant la maison, et comme si tes cheveux s'étaient dénoués, laisse-les se dérouler sur tes épaules, puis entre dans la salle en levant un peu la figure, de façon que le valet te donne une œillade.

Pippa.—A quoi sert de faire comme cela?

Nanna.—Cela sert, parce que les valets sont tous les ruffians et les enjôleurs de leurs maîtres. Dès que celui dont je te parle sera de retour près du sien, tout essoufflé et hors d'haleine, pour accaparer ses faveurs, il s'écriera: «Maître, j'ai tant fait que j'ai réussi à voir la belle; elle vous a des tresses qu'on dirait des fils d'or; elle vous a deux yeux que j'en méprise les faucons. Autre chose: je vous ai nommé à propos, pour voir quelle mine elle ferait en entendant parler de vous; eh bien! c'est une fille à se laisser incendier par un soupir.»

Pippa.—Quel bénéfice retirerai-je de semblables histoires?

Nanna.—Elles t'enfonceront dans les bonnes grâces de l'homme qui te désire et lui feront paraître mille ans de t'attendre une heure. Combien crois-tu qu'il y ait de benêts qui se passionnent rien que pour entendre les chambrières vanter leurs patronnes, et à qui l'eau vient à la bouche pendant que ces menteuses, ces dupeuses portent la dame au ciel du four?

Pippa.—Les chambrières sont donc de la même pâte que les valets?

Nanna.—Pires encore. Maintenant, tu te rendras chez l'homme de bien que je te prends pour exemple et j'irai avec toi. Aussitôt que tu arriveras, il viendra à ta rencontre; sois sur le seuil de la porte; remets bien d'aplomb toute ta personne, qui aura pu se déranger en route, rassemble tes bras près du corps, et après avoir jeté un coup d'œil en sous-main sur ses amis, qui seront raisonnablement un peu en arrière, fixe humblement tes yeux sur les siens, arrondis une révérence parfumée et dégaine ton salut à la façon des épousées et des empaillées, comme dit la Perugina, quand les parents ou les compères du mari leur touchent la main.