Pippa.—Je le veux, ma chère maman, ma petite mère en or.

Nanna.—Si tu le veux, ainsi le veux-je moi-même, et sache, ma fille, que je suis plus que certaine de te voir monter plus haut que n'importe quelle favorite de pape; je te vois déjà au ciel. Écoute-moi bien.

Pippa.—Je suis toute à écouter.

Nanna.—Ma Pippa, quoique je fasse croire au monde que tu n'as que seize ans, tu en as vingt, clairs et nets: tu es née un peu après l'issue du Conclave de Léon[2]; quand on criait partout: Palle! Palle![3] moi je bramais: Holà! holà! et l'on pendit l'écusson des Médicis au-dessus du portail de Saint-Pierre juste au moment où je te faisais.

Pippa.—Raison de plus pour que vous ne me reteniez pas davantage à vendanger le brouillard; ma cousine Sandra me l'a dit, on n'en veut plus, par le monde, que de onze à douze ans: les autres n'ont plus de cours.

Nanna.—Je ne te dis pas non, mais tu n'en parais pas quatorze et, pour en revenir à moi, je t'avertis de m'écouter sans rêvasser à autre chose. Imagine-toi que je suis le maître d'école et toi le marmot qui apprend à épeler ou, mieux encore, que je suis le prédicateur et toi le chrétien; si tu veux être le marmot, écoute-moi comme il fait, quand il a peur d'être planté à cheval; si tu aimes mieux être le chrétien, applique-toi à me comprendre tout comme écoute le prêche celui qui ne veut pas aller dans la maudite maison.

Pippa.—Ainsi fais-je.

Nanna.—Ma fille, ceux qui jettent leur fortune, leur honneur, leur temps et eux-mêmes derrière les garces se lamentent continuellement du peu de cervelle de celle-ci et de celle-là, tout comme si c'était parce qu'elles sont des folles qu'elles les ont ruinés; ils ne s'aperçoivent pas que ces billevesées dont leurs têtes sont pleines, à elles, sont leur bonheur, à eux, et ils les méprisent, ils les insultent. C'est pourquoi j'ai délibéré que par ta sagesse tu leur fasses toucher du doigt quel triste sort attendrait les malheureux qui tombent par chez nous, si les putains n'étaient toutes des voleuses, des traîtresses, des ribaudes, des écervelées, des ânesses, des sans-souci, des coquines, des pas grand'chose, des soulardes, des ignares, des vilaines, le diable et pire.

Pippa.—Pourquoi vous?

Nanna.—Parce que si elles avaient autant de qualités qu'elles ont de vices, les gens à qui tant de trahisons et de filouteries que l'on voit de jour et de nuit se commettre ont fini par ouvrir les yeux, après les avoir supportées des six, sept et dix ans, vous les enverraient à la potence et auraient plus de plaisir à les regarder tirer la langue qu'ils n'ont eu de déplaisir à se voir toujours voler leur argent. S'il y en a tant qui se meurent de faim, tandis qu'elles nourrissent à leurs dépens la lèpre, le chancre et le mal français, c'est grâce à ce qu'elles n'ont jamais eu une heure la tête à leurs affaires.