Nanna.—La première, c'est qu'il ne faut pas que tu aies de ces oreillers de velours, posés sur des matelas de soie, que les vaniteuses jettent par terre pour y faire agenouiller ceux qui leur parlent: pécores que vous êtes, vous mourrez de faim aux brancards des charrettes! En second lieu, aie de la direction dans les mains et ne touche les boîtes aux onguents que du bout des doigts; ne te plâtre pas le visage comme ces grosses Lombardes, un tout petit peu de rouge suffit pour faire disparaître cette pâleur que souvent répand sur les joues une mauvaise nuit, une indisposition et la chose d'avoir trop fait l'amour. Rince-toi la bouche, le matin à jeun, avec de l'eau de puits; si cependant tu veux que ta peau soit douce, transparente, toujours dans le même état, je te donnerai mon livre de recettes, tu y apprendras à te maintenir le teint, à te donner des chairs appétissantes, je te ferai composer une eau de talc, qui est merveilleuse, et pour les mains, je te donnerai une eau de lavande qui est délicate, délicatissime. J'ai de plus, pour mettre dans la bouche, certaine substance qui, outre qu'elle conserve les dents, métamorphose l'haleine en senteur d'œillet. Les bras m'en tombent de voir ces tanches enfarinées qui se peignent, se vernissent la figure comme un masque de Modène et se vermillonnent si bien les lèvres que qui les baise se sent la bouche en feu d'une façon extravagante. Quelles haleines, quelles dents, quelles rides font à telle ou telle tous ces fards dont elles abusent étourdiment! Pippa?
Pippa.—Quoi, maman?
Nanna.—N'use ni de musc, ni de civette, ni d'autre parfum pénétrant; ils ne sont bons qu'à pallier la mauvaise odeur de ceux qui puent. Des petits bains, à la bonne heure, le plus souvent que tu pourras, lave et relave-toi fréquemment; se laver avec de l'eau où l'on a fait bouillir certaines herbes odoriférantes, cela vous pénètre les chairs de ce je ne sais quoi de suave qui s'échappe du bon linge de lessive quand on le tire de l'armoire et qu'on le déplie; de même que, lorsqu'on voit son linge bien blanc, on ne peut se retenir de s'en essuyer la figure, de même l'homme qui aperçoit une gorge, une nuque, des joues bien fraîches ne peut s'empêcher de les baiser et de les rebaiser. Pour que tes dents soient toujours tenues propres, avant de te lever, prends le bord du drap et frotte-les-toi à plusieurs reprise, tu enlèveras ainsi cette matière qui se dépose dessus et qui s'ôte aisément, tant que l'air n'a pas pénétré dans la bouche. Mais voici une foule de petites délicatesses qui me viennent à l'idée juste au moment où je voulais en finir et où je te disais que je ne voyais plus rien dont je me souvinsse; sache que je suis un puits profond, profond, dont la veine d'eau est si grosse que plus on en tire, plus il en vient. A cette heure, passe-toi celle-ci au doigt.
Pippa.—Je me la passe.
Nanna.—Aux approches de la San-Filippo, commence à dire à tes adorateurs que tu es dans l'intention de faire dire une vingtaine de messes, la veille de la fête du saint dont tu portes le nom, et de donner à manger à une dizaine de pauvres; partage-leur entre eux la dépense. La veille et la fête arrivées, mets-toi à grommeler, fais grand tapage, dis: «—Force m'est de me charger la conscience et l'âme par-dessus le marché.—Pourquoi donc?» te demanderont-ils, les gros nigauds.—«Parce que les prêtres sont en location pour aujourd'hui et pour demain, et qu'ils ne peuvent m'obliger de ces messes.» Tu les remettras à une autre fournée et les écus te resteront en main, ton honneur sauf.
Pippa.—Cela cadre à mes vues.
Nanna.—Supposé que tu te voies chez toi toute une volée de galants et de gentilshommes, venus pour te faire leur cour, feins qu'il te vienne la fantaisie de te promener à pied une couple d'heures, et, sans y mettre de sel ni d'huile, pare-toi avec un agrément qui semble l'effet du hasard. Une fois passé le seuil de la porte avec eux, dis-leur: «Allons à la Pace.» Là, après avoir marmotté un bout de PASTER NOSTRO, prends le chemin du pèlerin et arrête-toi à toutes les boutiques des merciers, pour leur faire étaler ce qu'ils ont de beau en fait de pommades, d'ambres gris et autres babioles. Ne va pas dire, à chaque chose qui te donne dans l'œil:—«Achète-moi ceci; toi, achète-moi cela,» non; mais dis:—«Ceci me plaît bien, cela également», et fais mettre les objets de côté, en ajoutant: «J'enverrai les prendre.» Fais comme cela pour les parfums et les simples bagatelles.
Pippa.—Où visez-vous?
Nanna.—Droit à leur pigeonnier.
Pippa.—Avec cette arbalète?