Nanna.—Parce que dire la vérité, c'est crucifier le Christ; je l'ai dite, pourtant, et c'est vraiment une belle affaire! A conter des mensonges, on ne recueille que du bien, et à proclamer la vérité, que du mal. Donc, c'est une misérable langue celle qui m'a traitée de vieille putain et de voleuse, de maquerelle. Je te l'affirme, les gros poissons de la moinaille et de la prêtraille couchent avec les courtisanes seulement pour les voir travailler par leurs bardaches, oui, par leurs bardaches; ils aiguisent leur appétit en voyant ceux-ci les trépaner per alia via, comme dit l'épître, et tu dois les tenir pour de bons amis, aller chez eux quand ils te demandent; parce que si tu me comprends bien et s'ils peuvent faire faire à leurs bardaches ce qu'ils veulent, ils s'éprennent de toi à la folie et te jettent, sans y regarder, les revenus de l'évêché, de l'abbaye, du chapitre, de l'ordre entier.
Pippa.—J'ai bon espoir de m'approprier, en suivant vos conseils, jusqu'au clocher où sont les cloches.
Nanna.—Tu ne feras que ton devoir si tu réussis. Ah! ah! je ris en songeant aux marchands dont je ne t'ai pas encore dit un mot.
Pippa.—Mais si.
Nanna.—Tu veux parler des Allemands, qui sont presque tous les commis des autres, et c'est pourquoi ils se garderont bien de venir te voir, comme je te l'ai dit. Mais les gros marchands, les pères aux écus, le bubon leur vienne! ils veulent absolument que l'état putanesque ne vive que de ce qu'ils donnent sou à sou, et pour un qui fait de la dépense, il y en a vingt qui ont toujours prête la réponse: «—Je l'ai placé à usure, je veux dire à intérêt,» quand tu lui demandes quoi que ce soit. La coquinerie, c'est qu'ils font banqueroute, avec de pleins sacs d'écus, se murent chez eux ou s'ensevelissent tout vivants dans les églises, et s'écrient: «—Cette putain d'une telle m'a ruiné!» Je te conseille, Pippa, de leur donner de la casse à ceux-là, quoique les niaises, sans trop savoir pourquoi, croient qu'une liaison avec eux pose une femme en grande réputation; lorsqu'on demande: «—Qui est celui-là?» il leur semble que d'entendre répondre: «—C'est un marchand», cela les canonise déesses, mais ils ne valent pas tant que cela, non, sur mon âme!
Pippa.—Je vous crois bien.
Nanna.—Pour faire notre affaire, il faut montrer autre chose que des gants, une lettre à la main, une bague au doigt.
Pippa.—Je le crois comme vous.
Nanna.—Ma chère enfant, je t'ai donné une éducation de duchesse; oh! sache que des mères comme la tienne il n'en pousse point par les haies, et je ne connais pas de prédicateur dans toute la Maremme qui aurait su te faire le sermon que je t'ai fait. Garde-le bien dans ta mémoire, et je veux être mise au carcan si tu n'es pas adorée comme la plus riche et la plus sage courtisane qui fut, soit ou sera jamais; aussi, à l'heure de la mort, mourrai-je contente. Et sache-le bien, les humeurs, la morve, les crachats, l'ennui des mauvaises haleines, des émanations fétides, des caprices et des malédictions de tes amants, c'est l'histoire du vin gâté: qui en a bu trop trois jours durant finit par oublier le goût de moisi. Mais écoute encore deux petits mots, touchant deux petites choses.
Pippa.—Lesquelles?