Ci commence la deuxième Journée des capricieux Ragionamenti de l'Arétin dans laquelle la Nanna raconte à l'Antonia la vie des Femmes mariées.

La Nanna et l'Antonia se levèrent juste au moment où Tithon, vieux cornard tombé en enfance, voulait cacher la chemise de sa Dame, de peur que le Jour, ce ruffian, ne la livrât au Soleil, son amoureux; l'Aurore s'en aperçut et, arrachant sa chemise des mains du vieux fou, qu'elle laissa brailler, accourut, plus fardée que jamais, bien résolue à se faire faire l'amour douze fois, à sa barbe, et d'appeler en témoignage Messire Cadran, notaire public.

Sitôt habillées, Antonia se mit vite à finir, avant que l'angélus n'eût sonné, toutes ces petites besognes qui donnaient à la Nanna plus de soucis que n'en donne à Saint-Pierre sa fabrique; puis, l'estomac bien garni, comme fait un particulier logé à discrétion, elles retournèrent à la vigne et s'assirent au même endroit que la veille, sous le même figuier. C'était le moment de chasser la chaleur du jour avec l'éventail des bavardages; Antonia, les mains ouvertes sur ses genoux, le visage tourné du côté de la Nanna, lui dit:

Antonia.—Vraiment, je suis maintenant bien éclairée sur le compte des Sœurs, et, après mon premier somme, je n'ai plus jamais pu fermer l'œil, rien que de penser aux folles mères et aux simples pères qui croient que leurs filles qu'ils font Nonnes n'auront plus de dents pour mordre, comme celles qu'ils marient. Misérable vie que la leur! Ils devraient pourtant savoir qu'elles sont de chair et d'os, elles aussi, et qu'il n'y a rien qui augmente plus le désir que la privation: quant à ce qui est de moi, je meurs de soif quand je n'ai pas de vin à la maison; d'ailleurs les proverbes ne sont pas choses dont on doive faire fi, et il faut bien croire à celui qui dit que les Sœurs sont les femmes des Frères et même du peuple tout entier. Je ne songeais pas à ce proverbe, hier, sans quoi je ne t'aurais pas laissé prendre la peine que tu t'es donnée à me conter leurs déportements.

Nanna.—Tout est pour le mieux.

Antonia.—Dès mon réveil, en attendant qu'il fît jour, je me trémoussais comme un de ces joueurs que tu sais, quand un dé, une carte vient à tomber ou la chandelle à s'éteindre, et qui enrage jusqu'à ce qu'on ait retrouvé l'un ou rallumé l'autre. Je suis bien contente d'être venue à ta vigne, dont l'entrée m'est toujours ouverte, je t'en remercie, et bien plus encore de t'avoir demandé sans façon qu'est-ce que tu avais; c'est ce qui t'a fait me répondre ce que tu m'as répondu, et maintenant j'en suis bien aise.

Après que ces maudits coups d'étrivières t'eurent dégoûtée des amours et du monastère, quel parti prit ta mère à ton égard?

Nanna.—Elle dit partout qu'elle voulait me marier, trouvant tantôt une histoire, tantôt une autre pour expliquer pourquoi je m'étais défroquée; elle donnait à entendre à beaucoup de gens que les esprits hantaient par centaines le monastère, qu'il y en avait autant que de massepains à Sienne[53]. La chose parvint aux oreilles de certain particulier qui vivait parce qu'il mangeait. Il délibéra de m'avoir pour femme ou de mourir. Il était à son aise. Ma mère, qui, comme je te l'ai dit, portait les culottes de mon père (Dieu a voulu qu'il mourût), conclut le mariage. Pour t'en résumer mille en un mot, vint la nuit où je devais lui tenir compagnie, charnellement; le dort-au-feu attendait cette nuit-là comme le laboureur attend la récolte. Mais qu'elle fut belle l'astuce de ma douce maman! Sachant que ma virginité était restée en route, elle coupa le cou à l'un des chapons de la noce, remplit de sang une coquille d'œuf et tout en m'enseignant comment je devais m'y prendre pour faire des manières, en me mettant au lit m'en barbouilla la bouche par laquelle est sortie ma Pippa. A peine étais-je couchée qu'il se couche, et s'allongeant pour m'embrasser, il me trouve toute en un paquet ramassée dans la ruelle; il veut me mettre la main sur l'et cætera, je me laisse tomber par terre; le voilà qui se jette au bas du lit pour me relever. «Je ne veux pas faire de vilaines choses, laissez-moi tranquille», lui dis-je, non sans des larmes dans la voix. Puis, comme je haussais le ton, j'entends ma mère qui entre dans la chambre, une lumière à la main. Elle me fit tant de caresses que je finis par m'accorder avec le bon pasteur qui, voulant m'ouvrir les cuisses, sua plus que celui qui bat le grain. Là-dessus, il me déchira la chemise et me dit mille injures; à la fin, plus exorcisée que n'exorcise un possédé attaché au Pilier, tout en grommelant, pleurant et maudissant, j'ouvris la boîte à violon et il se jeta dessus, tout frissonnant du désir qu'il avait de ma chair. Il voulait me mettre la sonde dans la plaie, mais je lui donnai si à propos une secousse que je le désarçonnai; lui, patient, se remit en selle sur moi et essayant de nouveau avec la sonde la poussa si bien qu'elle entra. Moi, je ne pus me retenir, en goûtant le pain beurré, de m'abandonner comme une truie qu'on gratte et je ne poussai pas un cri avant que la bête ne fût sortie de mon logis. Mais alors, oui, je criai, que les voisins accoururent se mettre aux fenêtres. Ma mère, rentrée dans la chambre, à la vue du sang de poulet qui avait taché les draps et la chemise de mon mari, fit tant qu'il consentit à ce que, pour cette nuit, j'allasse coucher avec elle. Et, le matin, tout le voisinage, réuni en conclave, célébra ma vertu; on ne parlait pas d'autre chose dans le quartier. Les épousailles terminées, je commençai de fréquenter les églises, d'aller aux fêtes, comme font les autres, et, liant connaissance avec celle-ci, avec celle-là, je devins la confidente de l'une ou de l'autre.