On a dit de l'Arétin qu'il était un grand prosateur, mais un poète médiocre. Je suis d'avis que cette opinion est en partie très injuste, car le Divin a été pour le moins un poète satirique du premier ordre. Certaines de ses pasquinades[13] ne sont pas inférieures à quelques beaux morceaux de Victor Hugo, dans les Châtiments.
Pour ma part, je suis d'avis que l'on devrait restituer à l'Arétin la paternité de quelques ouvrages comme la Puttana errante[14], la Zaffetta, la Tariffa delle Puttane que l'on attribue à Lorenzio Veniero. Ce Lorenzo Veniero, qui devait plus tard siéger au Sénat et remplir de hautes fonctions dans le gouvernement de la République Vénitienne, avait vingt ans lorsque Francesco Zeno l'amena à l'Arétin pour que celui-ci le formât. Et ma conviction est faite: la Puttana errante, la Zaffetta et son Trentuno ont trop de points de ressemblance avec les Ragionamenti pour qu'il soit possible de les attribuer à un autre qu'à l'Arétin lui-même. Je pense que le Divin ne se souciait pas de s'attirer des désagréments en se moquant ouvertement des mérétrices. Il avait sans doute à se venger de cette Elena Ballerina, qui est la putain errante, et de la Zaffetta. Il a plu à l'Arétin de mettre ses sarcasmes sur le compte du jeune Veniero, qui ne demandait pas mieux et qui, sans doute, était très fier de se faire passer pour l'auteur d'ouvrages d'une audace aussi brillante. Et, cependant, l'Arétin a beau dire que la Puttana est l'œuvre du Venerio, son creato, il a beau, au début de la Zaffetta, parlant au nom du Veniero, se gausser de ceux qui disent que la Puttana errante est un ouvrage arétinesque; il ne faut pas se laisser prendre à ces supercheries et à ces coquetteries d'auteur. Au fond, l'Arétin regrette d'avoir dépensé tant d'esprit dont bénéficie son disciple, il reprend les traits les mieux venus de ses poèmes et s'en ressert dans les Ragionamenti, y mentionnant La Putain errante en se gardant bien de parler du Venerio. Le Tarif des putains de Venise ressemble trop à la Putain errante et à la Zaffetta pour ne point provenir de la même imagination. Cette composition, dont le titre italien est La Tarifa delle Puttane di Venegia, a été écrite sans doute entre la première et la deuxième partie des Ragionamenti. L'Arétin la mentionne dans la première journée de cette deuxième partie. Il la fit probablement paraître plus tard, y ayant mis des allusions à lui-même et au Veniero pour qu'on ne découvrît pas quel en était l'auteur.
Bref, si l'Arétin n'a pas écrit les trois ouvrages dont il a été question, il leur a beaucoup emprunté, et cela n'est pas dans ses habitudes. Il tire, en général, de son propre fonds tout ce qu'il écrit. Il travaille si vite que plagier ne pourrait que le retarder inutilement. D'ailleurs, n'a-t-il pas dit dans une phrase qu'on pourrait rapprocher d'un vers de Musset: «Il vaut mieux boire dans son hanap de bois que dans la coupe d'or d'autrui.»
Je ne veux nullement avancer, au demeurant, que l'Arétin, qui était presque un autodidacte, n'ait pas subi l'influence d'auteurs qui l'ont précédé ou même contemporains. Sans parler de Boccace et des autres Italiens dont la lecture a formé son esprit en lui donnant une direction, il serait injuste de ne pas citer l'Espagnol Francisco Delicado qui paraît avoir eu une influence immédiate sur le talent du Divin. Ce Francisque ou François Délicat, dont la vie, le rôle et les œuvres sont encore mal connus, vivait en Italie. Il était à Rome en même temps que l'Arétin et alla à Venise la même année que lui. Il publia, en 1528, avant que l'Arétin ne composât ses Journées putanesques, une nouvelle dramatique intitulée La Lozana Andaluza, qui pourrait bien être le prototype des Ragionamenti, ayant elle-même pour mobile la fameuse Célestine. L'Arétin entendait l'espagnol, comme il apparaît à la lecture de ses dialogues. Il a dû connaître La Lozana Andaluza et sans doute son auteur, qui était un lettré et un savant. Quoi qu'il en soit, il ne le mentionne nulle part.
La Lozana Andaluza fut composée à Rome pendant le séjour qu'y fit Délicat, de 1523 à 1527. Il la retoucha à Venise avant de l'y publier. J'attribuerais volontiers à ce Francisque Délicat un ouvrage qui a été longtemps donné comme étant de l'Arétin et qui a comme titre le nom d'un fameux éditeur vénitien. Je veux parler du Zoppino, dans lequel on reconnaîtra volontiers bien des traces du goût espagnol. En tout cas, le Zoppino n'est pas de l'Arétin, tout le monde est d'accord à ce sujet. D'autre part, au Mamotreto ou cahier XXXIX de la Lozana Andaluza, Délicat mentionne le Zoppino qui ne devait paraître à Venise qu'en 1539, après les Six Journées ou Caprices de l'Arétin. Et l'on trouverait bien des ressemblances entre la Lozana Andaluza et le Zoppino qui tous deux, sans doute, furent composés à Rome et retouchés à Venise. Délicat devait écrire l'italien, et dans son séjour à Venise il se mit au courant du dialecte vénitien auquel il a emprunté un certain nombre de locutions qui paraissent dans le Zoppino. Il ne cite pas une fois l'Arétin, sans doute parce que celui-ci ne l'avait pas cité non plus. Il intitule son dialogue: Ragionamento del Zoppino, etc., imitant en cela l'Arétin, à moins que celui-ci n'ayant connu le Zoppino à Rome n'en ait imité le titre avant qu'il ne fût imprimé.
Néanmoins, l'Arétin échappe, quant à son ouvrage même des Caprices, à tout reproche d'imitation et de plagiat, de même que Francisque Délicat ne peut être appelé un imitateur de la Célestine, bien qu'elle ait été le modèle de la Lozana Andaluza dont elle diffère de toutes les façons. Mes hypothèses sur l'influence et les ouvrages de Francisque Délicat n'infirment point, du reste, mes opinions touchant la Putain, la Zafetta et le Tarif qui me semblent devoir être remis au compte de l'imagination féconde du Divin. Il ne s'est caché de les avoir écrits que parce qu'à Venise, attaquer nommément la renommée des mérétrices de la République et même des courtisanes romaines, cela pouvait être infiniment plus dangereux que de se moquer du roi de France, et surtout cela ne devait rien rapporter.
On a pensé que le Divin, dont le nom est populaire en France, y était trop mal connu, et l'on a choisi pour le faire connaître les ouvrages dans lesquels sa personnalité s'est affirmée le plus et qui lui font une place à part parmi les écrivains de tous les temps. On n'a donné ici que les seize Sonnets luxurieux qui paraissent être de l'Arétin. On sait que ces sonnets ont été portés jusqu'à 26, nombre qui ne répond pas à celui des figures de Jules Romain.
Il n'existe pas encore de travail définitif touchant l'histoire de ces sonnets; néanmoins celui[15] du savant Alcide Bonneau, à l'érudition élégante et inépuisable duquel on doit la plupart des travaux publiés par Liseux, fait autorité. Pour ce qui a trait aux fameux dessins de Jules Romain, gravés par Marc-Antoine Raimondi, ils ont complètement disparu. On a donné récemment une réimpression des sonnets, copiée sur l'édition de Liseux. On y a ajouté les fac-similés d'une série de calques datant du xviiie siècle et qui auraient été faits sur les gravures de Marc-Antoine[16]. Mais n'y a-t-il pas là-dessous quelque supercherie? Ces images coïncident presque entièrement avec la description qu'avait donnée Bonneau de l'apparence que devaient avoir les gravures disparues. Mais sont-ce bien là des calques datant du xviiie siècle ou bien ne s'agirait-il pas plutôt d'une habile reconstitution faite d'après la description de Bonneau et où l'on a mis quelques différences pour que l'authenticité des calques parût moins discutable? Je ne sais. Toujours est-il que cette publication a été saisie après son apparition et son éditeur poursuivi.
On ne comprend pas bien dans ces conditions pourquoi la Bibliothèque nationale n'en possède pas un exemplaire. Sans doute, l'institution du Dépôt légal ne fonctionne pas avec toute la régularité désirable; mais un ouvrage ayant été saisi, le premier geste de l'autorité devrait être d'en pourvoir la Bibliothèque, dont on se désintéresse trop. On dit que les magistrats, en cas de saisie comme celle dont il est question ici, s'empressent de compléter leurs collections. Et sans doute il y a trop de collectionneurs dans la magistrature pour que d'un ouvrage saisi il ne reste un seul exemplaire destiné à la Nationale.