On a dit que l'éditeur était parvenu à se faire rendre son édition. Cependant, je crois qu'elle ne lui a pas été rendue, mais qu'il en a tiré une nouvelle, les exemplaires que l'on vend maintenant me paraissant plus petits et moins beaux que ceux que j'ai vus en 1904. Néanmoins, je ne pourrais pas affirmer le fait, parce qu'en 1904, ne m'occupant pas encore de l'Arétin, je n'ai pas regardé avec beaucoup d'attention la publication qui venait de paraître.
En se servant du recueil du Cosmopolite[17], Alcide Bonneau a pu reconstituer avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage fescennin du Divin. Ce n'est pas que parmi les autres sonnets il n'y en ait pas qui puissent être aussi attribués à l'Arétin. Ainsi le sonnet qui sert de préambule à la Corona de Cazzi, comme on a appelé postérieurement les Sonnets luxurieux, peut fort bien être également de l'Arétin. Le premier quatrain est aussi le premier du sonnet qui sert de poème à la Tariffa delle Puttane di Venegia, que, pour ma part, j'attribue à l'Arétin.
Pour ce qui regarde les Ragionamenti, on a traduit ici la première partie qui se compose de trois Journées. Il y manque l'Avertissement dans lequel l'Arétin dédie son ouvrage à sa guenon en jouant sans doute sur le mot mona[18] qui avait à Venise un autre sens que l'on entend assez si l'on a parcouru les priapées que le Vénitien Baffo composa au xviiie siècle. La troisième Journée est la plus célèbre. Dès le xvie siècle, elle était imitée plutôt que traduite en français, et aussi en espagnol (1549). C'est d'après cette paraphrase intitulée Colloquio de las Damas et due à Fernand Xuarès que Gaspard Barth composa sa fameuse traduction latine intitulée Pornodidascalus.
La seconde partie est également formée de trois Journées qu'Alcide Bonneau a respectivement intitulées: l'Éducation de la Pippa, les Roueries des Hommes, la Ruffianerie. Dans la première de ces Journées, la Nanna enseigne à sa fille, la Pippa, l'art d'être mérétrice. Le second jour, il s'agit des bons tours que les hommes s'ingénient à jouer aux courtisanes trop confiantes. Et le troisième jour, la Nanna et la Pippa, assises dans leur jardin, écoutent la Commère et la Nourrice parler de la Ruffianerie, c'est-à-dire des rapports entre les putains et les maquerelles. On a souvent donné le Zoppino, le Ragionamento des Cours et le Dialogue du Jeu comme étant la troisième partie des Ragionamenti. C'est là une erreur. Le Zoppino n'est pas de l'Arétin et les Six journées forment une œuvre distincte et complète. Le Ragionamento des Cours n'a pas encore été traduit; il mérite cependant de l'être. Quant au Dialogue du Jeu, on en a traduit des fragments, et il n'est pas indigne non plus qu'on en publie une version complète.
Les traductions que l'on donne ici paraîtront souvent plus exactes que celles qui les ont précédées. Le traducteur de l'édition de Liseux, malgré tous ses mérites, n'a pas évité quelques contresens regrettables comme celui-ci au deuxième dialogue où il traduit spazzare ogni gran camino par «balayer la poussière des plus larges chemins». Ce qui n'était évidemment pas ce que voulait dire le Divin, les ramoneurs étant de son temps plus communs que les cantonniers. On a aussi serré le texte italien de plus près. C'est ainsi qu'on a rendu schiavina, non pas seulement par «manteau», mais par «esclavine», et que traduire le fu renduto da me migliaccio per torta par «je lui rendis mille pour un» a paru une étrange façon de faire passer dans l'officine de l'usurier une locution populaire qui sortait sans doute du fournil du boulanger. On n'a pas reculé non plus devant les répétitions que n'avait pas évitées l'Arétin qui écrivit ses Ragionamenti en 48 jours. Il a paru que l'office du traducteur ne doit pas être d'améliorer le style de son auteur, et l'on n'est pas éloigné de croire, au demeurant, que les répétitions ne sont nullement un indice de mauvais style comme on pense communément aujourd'hui, où l'on alourdit et embarrasse souvent la phrase en voulant se servir de mots différents là où la répétition d'un mot serait aussi bien raisonnable.
Enfin, on a mis des notes partout où cela a été possible. On souhaite qu'elles éclaircissent un texte très agréable à la vérité, mais rempli d'allusions à des événements, à des coutumes, à des personnages dont le public n'a pas idée aujourd'hui.
En ce qui concerne les sonnets, on en a parfois adouci les termes, et malgré cela on est persuadé que ces poèmes n'ont pour ainsi dire rien perdu de leur vivacité gaillarde. D'ailleurs, le lecteur est libre de remplacer les mots qui lui paraissent faibles par les plus forts qu'il connaisse, et suppléant ainsi par la perspicacité de son entendement à ce que le traducteur a dû gazer, par pudeur, il formera avec certitude son opinion sur l'œuvre du Divin Pierre Arétin dont on a écrit en son temps qu'il était la règle de tous et la balance du style.
G A
[1] Si l'on a pu citer Rabelais et Molière comme des auteurs sur lesquels le Divin a exercé son influence, il serait injuste de ne pas ajouter que, de notre temps, Hugues Rebell, qui était un grand lecteur des publications de Liseux, a dû à l'Arétin une très grande partie de ses mérites d'écrivain.
[2] Toutes les nuances des attitudes galantes ont été traitées avec «tant d'énergie par le célèbre Pierre Arétin, qui vivait dans le quinzième siècle (sic), qu'il n'en reste rien à dire aujourd'hui». Thérèse philosophe, 2e partie. Cette opinion, exprimée dans un des ouvrages les plus licencieux du xviiie siècle, représente bien l'idée que l'on se fait encore en général du Divin.