Antonia.—Et son mari qu'en advint-il?
Nanna.—Il ressemblait à un chat qui n'est pas de la maison et à qui on a brûlé la queue. Il n'avait même pas le cœur de se laisser voir, tant parce qu'on disait tout haut que si sa femme s'était jetée dans le puits, ses déportements en étaient cause, que par frayeur de la belle-mère qui allait lui sauter à la figure et lui arracher les yeux avec ses ongles. Mais il ne put faire qu'elle ne le trouvât à la fin et ne s'écriât: «Traître! es-tu content maintenant? Tes ivrogneries, tes parties de cartes, tes putasseries sont cause qu'elle est noyée, ma fille, ma consolation. Mais porte le crucifix sur ta poitrine, porte-le, te dis-je, car je veux te faire tailler en morceaux, en bouchées, hacher menu! Attends, attends! va par où tu voudras, tu attraperas ton affaire, tu seras traité comme tu le mérites, misérable, assassin, ennemi juré de tout ce qui est bon!» Le pauvre homme ressemblait à quelqu'une de ces peureuses, quand on tire le mousquet, et qui se bouchent les oreilles avec les doigts, pour ne pas entendre le coup. Il la laissa s'enrouer à cracher du venin, s'enferma dans sa chambre et se mit à songer à sa femme, dont le cas lui paraissait étrange. Les choses en restèrent là; la mère insensée de la mal-plaisante jeune femme para le puits comme un autel; tout ce qu'elle avait d'images à la maison, elle les suspendit autour et elle y brûla les cierges bénits de dix années; chaque matin elle y venait dire son chapelet pour le repos de l'âme de sa fille.
Antonia.—Et que fit le Convers après avoir été tiraillé par son scapulaire?
Nanna.—Il revint à sa cellule et, tirant la fouine de dessous le lit, lui conta toute l'histoire. Ils en rirent tous les deux, comme nous le faisions aux bouffonneries de notre excellent maître Andrea[67], ou du bon Strascino, que Dieu donne la paix à son âme!
Antonia.—Pour sûr, la mort eut tort de les enlever à Rome, qui en est restée veuve et depuis ne connaît plus ni Carnaval, ni Station, ni Vignes, ni passe-temps d'aucune sorte.
Nana.—Il en serait ce que tu dis si Rome perdait le Rosso[68], qui fait merveille avec ses gentillesses. Mais parlons de notre Convers qui se soutint tout un mois, à cheminer jour et nuit, et faire ses beaux sept, huit, neuf et dix milles, entrant dans la vallée de Josaphat, toujours frais, dispos et gaillard.
Antonia.—Comment lui donnait-on à manger?
Nanna.—Comme il voulait. En qualité de pourvoyeur du moutier, il pénétrait dans les granges, les cuisines, les maisons des habitants et s'en revenait trois fois la semaine avec son âne bien chargé; le bois, le pain pour les Frères, l'huile pour la lampe, il se procurait tout, il était le maître de tout; de plus, comme il se plaisait à tourner, il se faisait pas mal d'argent à vendre des toupies d'enfants, des pilons, des fuseaux bons pour le lin de Viterbe; il avait encore la dîme de la cire qui se brûlait au cimetière et les glas des morts; puis, les cuisiniers lui donnaient les têtes, les pattes et les intérieurs des poulets. Mais voici que bientôt l'idole de cette vertueuse femme, qui faisait voyager son corps en paradis et se souciait de son âme comme nous nous soucions des Guelfes et des Gibelins, éveilla les soupçons du Jardinier, en cueillant certaines petites salades dont les Moines n'usaient pas. Le Jardinier observa soigneusement ses faits et gestes, et le voyant maigre, les yeux en dedans, les jambes vacillantes et toujours des œufs frais à la main, se dit: «Il y a quelque chose là-dessous.» Il en dit un mot au Sonneur, le Sonneur s'en ouvrit au Cuisinier, le Cuisinier au Sacristain, le Sacristain au Prieur, le Prieur au Provincial et le Provincial au Général; quelqu'un fit le guet à sa porte, pour saisir le moment où il irait en ville; à l'aide d'une fausse clef, ils ouvrirent et trouvèrent celle que sa mère pleurait pour morte. Elle fut bien effrayée en s'entendant dire: «Hors d'ici!» et, en sortant, fit la mine d'une sorcière qui voit mettre le feu au tas de fagots sur lequel on l'a liée pour la brûler vive. Les Moines, sans se troubler aucunement, appelèrent le Convers, qui pour lors revenait de sa tournée, l'attachèrent et lui réservèrent autre chose que d'aller manger sous la table avec les chats. Ils le jetèrent dans une prison sans jour, où il y avait un pied d'eau, et lui donnèrent une miche de pain de son le matin, une autre le soir, un verre d'eau vinaigrée et la moitié d'une gousse d'ail. Puis ils se demandèrent ce qu'il fallait faire de la femme. L'un dit: «Enterrons-la toute vive.»—«Faisons-la mourir avec lui en prison», dit un autre.—«Rendons-la à sa famille», dirent quelques âmes charitables; il y en eut un, plus avisé, qui s'écria: «Amusons-nous-en un jour ou deux; après, Dieu nous inspirera.» Cette proposition fit rire les jeunes et même ceux d'un âge mûr, non sans que les vieux clignassent de l'œil. Enfin, ils résolurent de voir combien de coqs suffisaient à une poule, et, la sentence prononcée, la gourmande de pastenagues ne put réprimer une risette en entendant dire qu'elle allait être la poule de tant de coqs. L'heure du silence arrivée, le Général lui parla avec les mains; après lui, le Provincial, puis le Prieur, et de main en main, le Sonneur et jusqu'au Jardinier montèrent sur le noyer et le gaulèrent de telle façon qu'elle commença d'être contente; deux jours à la file, les passereaux ne firent autre chose que de monter au grenier et d'en descendre. Au bout d'un certain temps, le prisonnier fut élargi, il sortit de l'enfer, pardonnant à tout le monde, laissa son bien en communauté et en profita avec tous les autres Pères. Croiras-tu que toute une année elle résista à tant de meules de moulin?
Antonia.—Pourquoi ne veux-tu pas que je le croie?
Nanna.—Et elle y restait pour toujours si, devenue grosse, elle n'était peu de temps après accouchée d'un monstre à tête de chien, qui donna de l'ennui aux Frères.