Antonia.—Pourquoi de l'ennui?
Nanna.—A cause de la meurtrière, qui s'était par trop élargie en pondant le monstre à tête de chien, au point que c'était chose horrible à voir. Ils calculèrent par le moyen de la nécromancie, et découvrirent que le chien préposé à la garde du jardin avait eu affaire à elle.
Antonia.—Est-il possible?
Nanna.—Je te le vends comme je l'ai acheté de tous ceux qui virent le cadavre du monstre: le sac à moines l'avait en effet pondu mort.
Antonia.—Qu'advint-il de la salope après son accouchement?
Nanna.—Elle retourna auprès de son mari, ou pour mieux dire près de sa mère, en usant du plus beau stratagème du monde.
Antonia.—Conte-moi cela.
Nanna.—Un Moine qui exorcisait les esprits et qui en avait plein des bouteilles sauta par-dessus de mauvaises clôtures de jardins jusque sur le toit de la maison de notre mouchoir à moutier et fit si bien qu'il pénétra avec l'aide du Diable une nuit; il guetta que tout le monde fût endormi et s'approcha de l'huis de la chambre où couchait la maman, qui ne cessait de geindre et d'appeler sa bienheureuse fille. Le Frère l'entendit s'écrier: «Où es-tu, à cette heure?» et contrefaisant sa voix: «En lieu de salut, répondit-il; je suis toujours en vie, grâce aux couronnes que vous avez déposées sur le puits; j'y triomphe dans le giron de vos prières, et d'ici deux jours vous me reverrez plus grasse que jamais.» Il s'en alla, laissant la bonne femme stupéfaite, descendit comme il avait monté et vint narrer la bonne bourde aux moines, qui firent venir leur commune femme. Le prieur, au nom du couvent, la remercia de son humanité; il lui en donna deux pleines charges de remerciements, lui demanda pardon de n'avoir pas mieux rempli son devoir et s'offrit encore pour la réconforter. Une chemise blanche sur le dos, la couronne d'olivier sur la tête, une palme à la main, ils la renvoyèrent deux heures avant le jour chez elle, avec le Moine qui avait annoncé sa venue à la mère; celle-ci, que la fausse vision avait ressuscitée, attendait tout en émoi l'arrivée de celle qui aimait la viande sans os et qui, tout en laissant ses affaires sur la margelle du puits, avait eu le soin d'emporter la clef de la porte de derrière; elle s'en servit pour rentrer, renvoya le Père nécromant, non sans lui laisser grignoter une petite tranche, et s'assit sur le puits; le jour parut; la servante se leva, vint pour tirer de l'eau et mettre le dîner sur le feu, aperçut sa patronne vêtue comme une Sainte Ursule en peinture, et cria: «Miracle! miracle!» La mère, qui savait que sa fille devait faire ce miracle-là, dégringola l'escalier et s'élança à son cou si follement qu'elle faillit se précipiter dans le puits, pour de vrai. Il y eut grande rumeur; de toutes parts on accourait au miracle, absolument comme lorsque quelque tonsuré s'amuse à faire pleurer le Crucifix ou la Madone. Et ne t'imagine pas que le mari se retint de venir, quoique la maman lui eût si bien lavé la tête; il se jeta à ses pieds et ne pouvant dire le Miserere, à cause du torrent de larmes qui lui coulait des yeux, il étendait les bras en croix et faisait le stigmatisé. Elle le baisa, le releva, et racontant la manière dont elle avait vécu dans le puits leur donna à entendre que la sœur de la Sibylle de Norcie et la tante de la Fée Morgane y habitaient; elle en fit venir l'eau à la bouche d'une foule de gens qui eurent bonne envie de s'y jeter. Mais que veux-tu que je te dise de plus? Ce puits devint en si grande vénération qu'on mit dessus une grille en fer; toutes les femmes que leurs maris battaient venaient boire de son eau, et il leur semblait que cela ne leur faisait pas peu de bien. Bientôt, celles qui allaient se marier se mirent à se vouer à lui; elles venaient prier la Fée au Puits de leur dire leur bonne aventure. En une seule année, il y fut déposé plus de chandelles, de hardes, de camisoles et de tableautins qu'au tombeau de la Bienheureuse Sainte Madeleine de l'Huile à Bologne.
Antonia.—Voilà bien une autre folie.
Nanna.—N'en dis pas de mal, tu serais excommuniée; je ne sais quel Cardinal quête en ce moment de l'argent pour la faire canoniser. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle faisait la paire avec ce Moine qui purifiait le peuple de la bienheureuse Gustalla.