Nanna.—Après que je fus restée exposée pendant un tiers d'heure, au plus beau de leurs chuchotements, ma mère vint à la fenêtre, se montra un instant, comme pour dire: «C'est ma fille», et me fit lever avec elle. Tous mes englués restèrent à sec comme des poissons pris d'un coup de filet, et s'en allèrent en sautillant à la manière des carpes et des barbillons tirés hors de l'eau. La nuit venue, voici des tic, toc, tac à la porte; la patronne va ouvrir, ma mère se met aux écoutes, pour entendre ce qu'avait à dire l'homme qui était venu frapper. En écoutant, elle l'entendit, tout encapuchonné dans son manteau, demander: «Quelle est donc cette jeune fille qui était à la fenêtre?»—«C'est la fille d'une noble dame étrangère, répondit la patronne. Autant que je puis savoir, le père a été tué dans les guerres civiles. La malheureuse s'est sauvée ici, avec quelques pauvres hardes qu'elle a pu emporter dans sa fuite.» Toutes ces histoires, ma mère les lui avait donné à entendre.
Antonia.—La fine mouche!
Nanna.—Aussitôt le benêt s'écria: «Comment pourrais-je parler à la noble dame?»—«D'aucune manière, répondit-elle, par la raison qu'elle ne veut rien écouter.» Et comme il demandait si j'étais pucelle: «Pucellissime, répondit-elle; on ne la voit que mâcher des Ave Maria.» «Qui mâche des Ave Maria crache des Pater noster», fit-il, et il se mit en devoir de grimper l'escalier; mais il ne le put, elle l'en empêcha bien: «Fais-moi du moins une grâce, ajouta le Courtisan; dis-lui que si jamais elle voulait écouter quelqu'un, tu lui mettrais dans la main tel joli cadeau qu'elle t'en bénira le reste de sa vie.» La patronne jura qu'elle le ferait, congédia l'homme et remonta. Quelques instants après, elle vint nous trouver: «Pour sûr, dit-elle, il n'y a personne qui sache mieux que les ivrognes où est le bon vin; votre fille a été flairée au nez; ces braques de courtisans vous dénichent les cailles du premier coup. Je vous dis cela parce que l'un d'eux est venu, de sa propre personne, me demander de lui obtenir de vous une audience.»—«Non, non! répondit ma mère; non, non!» L'autre, qui avait une langue de vipère, reprit: «La meilleure preuve de sagesse que puisse donner une femme, c'est de saisir l'occasion, quand Dieu la lui envoie. Celui dont je parle est un homme qui peut vous faire d'or. Réfléchissez-y!» ajouta-t-elle en nous quittant. Le lendemain, elle donna quelques traits de corde, à l'aide d'une table bien garnie, à ma mère, qui, bonne revendeuse de conseils, excellente ménagère de ses intérêts, en passa par où elle voulut. Elle lui promit de prêter l'oreille au galant, qui croyait déballer des laines françaises[74] en couchant avec moi. On le fit venir, et après mille serments et conjurations, il paya les arrhes de mon pucelage en me promettant Monts et Merveilles[75].
Antonia.—Admirable!
Nanna.—Pour abréger, vint la nuit en question. Après un souper qui valut un festin, et où je ne touchai à rien, sinon que je mangeai une dizaine de bouchées, mâchonnées les lèvres closes, ni ne bus qu'un demi-verre de vin tout noyé d'eau, en vingt gorgées, sans qu'il fût prononcé une parole, on me conduisit dans la chambre de la Patronne qui la prêta pour cette nuit, moyennant l'âme d'un ducat. Je n'étais pas plus tôt entrée qu'il ferma la porte, sans vouloir que personne l'aidât à se déshabiller, ce qu'il fit lui-même en moins de rien, puis se coucha et s'efforça de m'apprivoiser avec les plus douces flatteries du monde: «Je te ferai telle et je t'en donnerai tant, ajouta-t-il, que tu n'auras pas à envier la première courtisane de Rome.» Et ne pouvant souffrir la lenteur que je mettais à venir auprès de lui, il se leva et me tira les caleçons des jambes: j'avais beau faire grande résistance! Il se remît au lit et, pendant que je me couchais, se tourna du côté du mur, de peur que je n'eusse honte d'être vue en chemise; mais bien qu'il me dît: «Ne le faites pas! Ne le faites pas!» j'éteignis la lumière. Sitôt que je fus au lit, il se jeta sur moi avec autant d'avidité que se jette une mère sur son fils, qu'elle a pleuré pour mort; il me baisait, me serrait entre ses bras exactement tout comme. J'avais posé ma main sur sa harpe, qui était fort bien accordée, et, me tortillant, je feignais de consentir mal volontiers; cependant je ne l'empêchai pas de me toucher l'orgue, mais quand il voulut me planter le fuseau dans la quenouille, je m'y refusai résolument. «Mon âme, mon espérance, me disait-il, ne bouge pas. Si je te fais du mal, tue-moi.» Je tins ferme et il continua ses supplications, les entremêlant de quelques coups de pointe qui portaient à faux et l'épuisaient d'impatience. «Tiens, me dit-il, en me le mettant dans la main, enfonce-le toi-même, je ne bougerai pas.»—«Oh! lui répondis-je, qu'est-ce que ce machin, qui est si gros? Est-ce que les autres hommes en ont tant que cela? Voulez-vous donc me fendre en deux?» Tout en parlant ainsi, je restais en repos une minute, puis, au bon moment, je le plantais là, l'eau à la bouche, et il s'en désespérait. Des prières il passait aux menaces et m'en faisait de cruelles: «Par le corps! par le sang! Je m'en vais t'étrangler, t'étouffer!» et il m'empoignait à la gorge et me la serrait, mais tout doucement. Puis les prières recommençaient, si bien que je me replaçais comme il voulait; mais au moment où il allait mettre la pelle dans le four, je l'éconduisais de nouveau; alors il se redressait, empoignait sa chemise comme pour la mettre et allait se lever; je lui saisissais la main: «Allons, lui disais-je, recouchez-vous, je ferai tout ce que vous voudrez.» Sa colère lui fondait dans la poêle, à ces mots, il me baisait plein de joie en me disant: «Cela ne te fera pas de mal, pas plus qu'une piqûre de mouche; vrai, tu vas voir comme j'irai doucement.» Je le laissai entrer le tiers d'une fève et le plantai là. Il se mit alors dans une telle fureur que, se rejetant au bord du lit, la tête en avant et le cul en l'air, les genoux pliés, il se fit passer à l'aide de la main la rage qu'il voulait assouvir sur moi, et après avoir fait tout seul ce qu'il devait faire avec moi, il se leva, s'habilla et n'eut pas longtemps à se promener par la chambre; la nuit, que je lui avais fait passer à la façon d'un épervier, s'acheva bientôt, lui laissant un visage amer, semblable à celui d'un joueur qui a perdu son argent et son sommeil. Avec ces blasphèmes d'un homme que sa maîtresse a mis à la porte, il ouvrit la fenêtre, s'y appuya du coude et, la main à la mâchoire, contempla le Tibre, qui avait l'air de rire de ce qu'il s'était secoué l'histoire. Après avoir dormi tout le temps qu'il mit à méditer, j'ouvris les yeux et j'allais me lever, quand il se jeta sur moi, et je ne sais si jamais nécromant conjura les esprits à l'aide d'autant de paroles qu'il m'en dit, toutes aussi vaines que sont les espérances des exilés. A la fin, il voulut se contenter d'un baiser, je lui refusai même le baiser, et, comme j'entendais ma mère causer avec la patronne, je l'appelai. En lui ouvrant: «Quel guet-apens est-ce là? s'écria-t-il; on ne ferait pas pire à Baccano!» Il élevait la voix; la patronne le consola: «C'est le diable, dit-elle, d'avoir affaire à des pucelles!» Pendant ce temps-là, je rentrai dans ma chambre et le laissai bavarder avec elle. Le pauvret, aussi obstiné qu'un joueur qui veut rattraper son argent, sortit de la maison et, une heure après peut-être, envoya un tailleur avec une pièce de soie verte pour me prendre mesure et m'en coudre une robe, persuadé que la nuit suivante il pourrait courir la poste à sa guise. J'accepte le présent, mais je ne m'en attache que mieux aux recommandations de ma mère, qui me dit, à la vue du cadeau: «Le marteau le travaille; tiens bon. Il te louera une maison, t'achètera des meubles, ou crèvera.» Je n'avais pas besoin de ses conseils pour savoir ce qu'il me restait à faire. Je vais jeter un coup d'œil par la fenêtre de la rue, je l'aperçois et je m'écrie: «Le voilà!» En allant au-devant de lui dans l'escalier: «Dieu sait, lui dis-je, la douleur que j'ai eue de ce que vous étiez parti sans seulement me dire adieu. Mais je suis toute consolée puisque je vous vois de retour, et dussé-je en mourir, je ferai tout ce que vous voudrez la nuit prochaine.» La bouche ouverte, il accourut me baiser en m'entendant parler de la sorte, et pendant qu'il envoyait chercher le dîner, nous fîmes une bonne petite paix bien douce, bien douce. Le soir arrivé (à mon avis, il lui semblait aussi lent à venir que ne paraît l'heure d'un rendez-vous donné à quelqu'un qui l'attend depuis dix ans), il paya le souper et, quand il fut temps, regagna avec moi le même lit que la nuit précédente. En me trouvant tout aussi amoureuse de faire ses volontés qu'un Juif l'est de prêter à un client qui n'a pas de gages, il ne put se retenir de m'envoyer une volée de coups de poing que je reçus en me disant: «Tu me les payeras cher!» Et je le réduisis encore à se tirer du verjus, après qu'il eut fait les mêmes cérémonies que la nuit d'avant. Il se leva, courut trouver ma mère dans la chambre où elle couchait avec la patronne, et passa quatre heures à me menacer. «Mon cher Messire, lui disait-elle, n'ayez pas peur; la prochaine nuit, je veux qu'elle périsse, ou qu'elle vous rende heureux.» Elle se leva, lui donna une ceinture de taffetas double, longue, longue, et lui dit: «Tenez, attachez-lui les mains avec ça.» Le bélître prit la ceinture et, après avoir encore fait la dépense du dîner et du souper, coucha avec moi pour la troisième fois. Du coup, il en eut une telle rage de me trouver revêche jusqu'à ne pas lui permettre de me toucher, qu'il fut pour me frapper d'un poignard; je te confesse que j'en eus peur: force me fut de lui tourner le derrière, en le lui mettant sur le ventre. Par cette invitation, je lui redouble l'appétit qu'il avait de manger, et il se met à m'émoustiller; moi, je reste ferme à tous ses chatouillements tant que je le sens s'égarer hors du chemin; mais lorsque le présomptueux veut aller plus avant: «Il serait bon de se réveiller», lui dis-je, et m'ôtant de dessus sa poitrine, je lui montre la figure. Il me replace de façon à me faire compter les solives du plafond, grimpe sur moi et n'en enfonce pas tout à fait la moitié, pendant que je criais: «Holà, holà!» Se maintenant de la sorte, il allonge le bras, sort sa bourse qu'il avait placée sous l'oreiller, y prend une dizaine de ducats avec je ne sais combien de jules, et me les glisse dans la main en me disant: «Tiens!» «Non, je ne veux pas!», disais-je, mais je serrai le poing et le laissai enfoncer jusqu'à la moitié; ne pouvant aller plus loin, il cracha son âme.
Antonia.—Pourquoi ne t'attacha-t-il pas avec la ceinture?
Nanna.—Comment veux-tu qu'un homme qui était lié[76] lui-même pût me lier?
Antonia.—Tu parles comme l'Évangile.
Nanna.—Quatre fois encore, avant que de nous lever, son bidet s'avança jusqu'au milieu du chemin de notre vie[77].
Antonia.—Oui, comme dit le Pétrarque.