C'est ce qui le faisait se pavaner dans les Banchi, quand il voyait qu'on le montrait du doigt. Un jour qu'il était chez moi vint me voir un haut et puissant personnage; je fis cacher mon jeune homme dans un cabinet, et dis d'ouvrir. Le grand seigneur entra, s'assit, puis, apercevant je ne sais quels draps de toile blanche: «Qui en aura l'étrenne? s'écria-t-il: votre Ganymède?» ou Canymède, je ne me rappelle pas bien. «Il en aura l'étrenne, pour sûr, répondis-je; je l'aime, je l'adore, c'est mon Dieu, je suis sa servante, et je la serai éternellement, tout en vous caressant, vous autres, pour votre argent.» Pense un peu s'il se rengorgeait en m'entendant parler comme ça. L'autre parti, je revins lui ouvrir: il s'élança dehors, sa chemise ne lui touchait pas le cul, et se prélassant par la salle, il avait l'air de s'approprier du regard et ma personne et mes chambrières et toute ma maison. Pour en venir à l'Amen de mon Pater noster, un jour qu'il voulut me donner l'estrapade à sa façon, sur une caisse, je le laissai en belle humeur et fus m'enfermer avec un autre. Lui, qui n'était pas habitué à des plaisanteries de ce genre, il prit sa cape, en lâchant au vent quelque sottise, et sortit, s'attendant à ce que j'allais le faire rappeler, comme d'ordinaire; mais il ne vit pas arriver la colombe, ce qui lui mit le diable dans le corps, et il revint à la porte: «La Signora est en compagnie», lui fut-il répondu. Il en resta comme une souris noyée dans l'huile, le menton penché sur la poitrine, la bouche amère, les lèvres sèches, les yeux larmoyants, la tête sur le cou d'un autre[91], et le cœur lui battant fort; il s'éloigna pas à pas et les jambes lui tremblotaient comme à quelqu'un qui relève de maladie. A travers les fentes de la jalousie, je le voyais s'en aller par saccades, et je riais! Je ne sais qui le salua: il lui rendit le bonjour en soulevant un peu la tête. Le soir, il revint; je lui fis ouvrir et il me trouva en train de m'amuser avec une nombreuse société; voyant que je ne lui disais pas «Asseyez-vous!», il s'en octroya lui-même la permission, se campa dans un coin, sans se dérider aux plaisanteries qu'il entendait, et resta jusqu'à ce que tout le monde fût parti. Quand il se trouva seul: «Sont-ce là des amours? s'écria-t-il; sont-ce là des caresses? Sont-ce là tes serments?»—«Mon chéri, lui répondis-je, je suis, grâce à toi, devenue la fable des courtisanes de Rome; on fait des comédies de ma simplicité, et ce qui me cuit bien davantage, c'est que mes amoureux ne veulent plus rien me donner; ils me disent: «Nous ne voulons pas acheter la graisse pour qu'un autre mange la rôtie. Mais si tu veux que je redevienne ce que j'étais pour toi et que tu connais bien, fais une chose.» A ces mots, le voilà qui redresse la tête comme la redresse aux cris de «Sauve-toi, sauve-toi!» un homme qu'on va pendre; il me jure que, pour l'amour de moi, il crèverait des yeux aux puces et m'affirme que je n'ai qu'à demander de bouche. Je lui dis alors: «Je voudrais avoir un lit de soie; cela coûte, avec les franges, le satin et le bois de lit, cent quatre-vingt-dix-neuf ducats ou à peu près, sans la façon; et pour que mes amis voient que tu fais grandement les choses et que tu t'endettes à me faire des cadeaux, prends-moi tout cela à crédit; l'heure de payer venue, laisse-moi faire; je veux que ce soient eux qui payent ou qu'ils en crèvent!»—«Cela ne se peut pas, répondit-il; mon père a écrit partout et défendu de me faire crédit; que ce serait au risque de qui me prêterait quoi que ce soit.» Je lui tournai les épaules et le fis sortir de chez moi. Un jour après, je l'envoie chercher et je lui dis: «Va trouver Salomon; il te prêtera de l'argent sur simple billet de la main.» Il y va; Salomon lui dit: «Mais je ne prête que sur gages!» Il revient chez moi et me conte l'affaire. «Va chez un tel, lui dis-je alors. Il te donnera des bijoux pour telle ou telle somme et le Juif te les achètera volontiers.» Il y va, trouve l'homme aux bijoux, convient avec lui de deux mois, par écrit, porte les bijoux à Salomon, les lui vend, et revient chez moi avec l'argent.
Antonia.—Où veux-tu en venir?
Nanna.—Les bijoux m'appartenaient, et le Juif, à qui je rendis son argent, me les rapporta. Au bout de huit jours, j'envoie chercher l'homme qui lui avait vendu les bijoux sur billet, et je lui dis: «Fais mettre le jeune homme en prison, comme suspect de vouloir s'enfuir; tu en jureras.» Le marchand suivit mon conseil, le nigaud fut mis sous clef et ne sortit qu'après avoir payé son écot au double, parce que les vieux hôteliers, pas plus que les nouveaux, n'ont pour habitude de donner à manger gratis.
Antonia.—Moi qui jusqu'ici m'étais tenue pour une madrée, je te confesse de n'être qu'une coïonne.
Nanna.—Venait le temps du Carnaval, qui est le supplice, la mort et la ruine des pauvres chevaux, des pauvres habits et des pauvres amoureux. Je commençais à entreprendre un des miens, qui avait plus de bonne volonté que d'argent, un peu après la Noël, alors que les masques commencent à paraître. On n'en voit pas encore beaucoup, mais ils font si bien que de jour en jour ils multiplient; c'est comme les melons: il en vient cinq ou six chaque matin, puis dix, douze, puis une pleine corbeille, puis des tas, puis il y en a à jeter. Je te disais donc que les masques ne floconnaient pas encore lorsque mon tout-en-fumée me dit, me voyant la mine de quelqu'un qui veut être compris sans ouvrir la bouche: «Ne pensez-vous pas vous masquer?»—«Je suis une garde-la-maison, répondis-je; une fatigue-la-jalousie; je laisse les masques aux belles, à celles qui ont de quoi s'habiller.»—«Dimanche, reprit-il, je veux que vous sortiez en masque et que vous soyez la plus fringante.» A ces mots, je me tus d'abord, puis je lui jetai les bras autour du cou en lui disant: «Mon cœur, comment veux-tu me faire faire une belle partie de masque?»—«A cheval, reprit-il, et costumée excellemment: j'aurai le genêt du Révérendissime. A t'en dire le fin mot, son maître d'écurie l'a promis.»—«Cela me va tout à fait», lui répondis-je, et je le remis à sept jours environ de celui où j'avais l'intention de sortir en masque. Un lundi, je le fais venir: «La première chose qu'il faudra me procurer, lui dis-je, c'est une paire de chausses et une culotte. Pour ne pas t'occasionner de dépenses, tu m'enverras ta culotte de velours, j'en enlèverai les endroits usés et je m'arrangerai de façon qu'elle puisse me servir. Les chausses, tu les feras faire pour presque rien et un de tes pourpoints, le moins bon, une fois ajusté à ma taille, m'ira parfaitement.» Là-dessus je le vois faire la grimace et mâchonner un «Je suis content!» comme s'il se repentait déjà de m'avoir mise en humeur de m'amuser. Alors je lui dis: «Tu as l'air de tout faire à contre-cœur; laissons cela; je n'en veux plus de masques»; et je me lève pour rentrer dans ma chambre; il m'arrête et me dit: «Est-ce comme cela que vous avez confiance en moi?» Il envoie aussitôt le valet chercher sa défroque et en même temps passer chez le tailleur, pour qu'on l'arrange à ma taille. Le jour même, il acheta l'étoffe pour les chausses; on les coupe et on me les apporte deux jours après. Il était là, il m'aide à les mettre et s'écrie: «Elles sont peintes sur vous!» Sous mon accoutrement masculin, je le laisse me traiter en garçon, puis je lui dis: «Mon âme, qui achète le balai peut bien aussi acheter le manche; je voudrais une paire de mules de velours.» N'ayant pas d'argent, il s'ôte une bague du doigt et la laisse en échange du velours, qu'il livre au cordonnier; celui-ci avait ma mesure, en un rien de temps les mules sont confectionnées. Je lui retirai ensuite une chemise de soie brodée, non de son armoire, mais de dessus le dos. La toque me manquait encore; je lui dis: «Donne-moi la tienne; pour la médaille je me la procurerai.» Et lui, tout chaud de faire dire de lui qu'il faisait des parties en masques avec moi, de me donner vite sa toque neuve: il en mit une qu'il projetait de laisser à son valet. Vint la veille au soir du jour où je devais aller à la parade: qui l'aurait vu occupé autour de moi se serait dit: «C'est le Capitole qui installe le Sénateur!» A cinq heures de nuit[92], je l'envoyai m'acheter une plume, pour la toque; il retourna ensuite acheter le masque, et comme celui qu'il m'apporta n'était pas de Modène, je l'envoyai m'en chercher un de Modène; enfin je le fis encore sortir pour une douzaine d'aiguillettes.
Antonia.—Tu aurais dû lui faire faire toutes les commissions d'un seul voyage.
Nanna.—Je l'aurais dû, mais je ne le voulus pas.
Antonia.—Pourquoi?
Nanna.—Pour paraître une Signora, à ma façon de commander, tout autant que je l'étais de nom.
Antonia.—Est-ce qu'il dormit avec toi; la veille de la fête?