Nanna.—Après mille supplications, il obtint une toute petite fois, et je lui disais: «La nuit prochaine, tu me le feras vingt fois, si dix ne te suffisent pas.» L'aube apparut; avant que le soleil ne se montrât, je le fis lever et lui dis: «Va faire apprêter le cheval, afin qu'aussitôt dîné je puisse monter en selle.» Il se leva; une fois levé s'habilla; une fois habillé, partit, alla trouver le maître d'écurie, et une fois qu'il l'eut trouvé lui dit de l'air le plus aimable: «Me voilà.» L'autre restait indécis, sans accorder ni refuser. «Comment? reprit-il; voulez-vous être cause de ma ruine?»—«Moi, non, reprit le maître; mais le Révérendissime, mon patron, adore son cheval, et je connais le caractère des putains: bien loin de faire attention à un animal, elles ne feraient pas même attention au bon Dieu, et je ne voudrais pas qu'on me le blessât aux épaules ou qu'on me le ramenât fourbu; je serais ruiné, et bien autrement que vous si je ne vous le prête pas.» Mais mon amant pria et supplia tant qu'à la fin le maître d'écurie lui dit: «Je ne veux pas vous manquer de parole; envoyez prendre le cheval; on vous le donnera.» Mon amant transmit l'ordre au garçon qui avait soin du genêt et m'expédia en estafette son valet, qui me raconta leur colloque et se mit à en rire avec moi.
Antonia.—Ce sont de grands scélérats, ces valets, de francs ennemis de leurs maîtres.
Nanna.—Sans nul doute. Mais voici l'heure du dîner. Je dîne avec mon galant et je lui laisse à peine avaler six bouchées. «Fais vite manger ton garçon, lui dis-je, et envoie-le chercher le cheval.» On m'obéit; le garçon mange, s'en va, et quand je le crois de retour avec le cheval, il revient sans lui. Il s'approche et dit: «Le valet refuse de me le donner; le maître d'écurie veut vous parler d'abord.» Le pauvre garçon n'avait pas achevé son ambassade qu'il reçut un plat par la figure.
Antonia.—A quel propos son maître lui lançait-il ce plat?
Nanna.—Il le lui lança parce qu'il aurait voulu que le valet le prît à part, dans un coin, et lui fît son ambassade à l'oreille, de façon que moi, qui ne m'étais pas retournée, je n'eusse rien entendu. Mais je m'étais retournée et je m'écriai: «Voilà qui me va fort bien, voilà qui fort bien me va, d'avoir voulu un autre masque et plus joli que celui dont m'a gratifiée ma putain de mère. Je prévoyais ce qui m'arrive; tu ne m'y reprendras plus. J'étais folle de te croire et de me laisser mettre dedans comme cela. Ce qui m'ennuie plus que de n'avoir pas le cheval, c'est qu'on dira que j'ai été bernée.» Il voulait me dire: «Ne craignez rien; nous aurons le cheval.» Mais avec un «Laissez-moi tranquille!» je lui tournai le dos. Il prit son manteau, s'en fut à l'écurie, et faisant de grands saluts à tous les valets demanda ou était le maître: il le conjura si instamment qu'enfin il obtint la bienheureuse monture. Moi, qui au moindre bruit que j'entendais, croyant que c'était le cheval, me mettais à la fenêtre, je vois accourir le valet, tout en sueur, la cape roulée autour du cou; il me dit: «Signora, dans la minute, dans la minute, il sera ici.» Aussitôt j'aperçois l'homme qui le menait à la main, reniant le ciel, à cause des bonds que l'animal faisait: la rue n'était pas assez large. Lorsqu'il fut à ma porte, je m'avançai à ma fenêtre, presque tout le corps en dehors, pour que les gens qui passaient vissent bien quelle était celle qui devait le monter. Je jouissais de ce que les gamins s'assemblaient autour du cheval et criaient à tout venant: «La Signora d'ici va sortir en masque!» Peu de temps après le cheval arriva mon amour; moitié fâché, moitié joyeux, il me dit: «Il faut envoyer les hommes en avant.» J'en avais une dizaine là, à ma réquisition. Je lui donne un baiser et je demande le manteau de velours que le valet devait m'apporter la veille: point de manteau, l'ivrogne avait oublié la commission. Si je n'eusse retenu son maître, le gredin ne me faisait plus de sottises. Suffit qu'il courut le chercher, je m'en revêtis; tout en m'attachant mes chausses, je remarquai les jarretières des siennes, qui étaient fort belles, et, à l'aide d'une petite parole caressante, je les lui pris, lui laissant les miennes qui ne valaient pas cher. Ma toilette achevée (et j'y mis plus de temps qu'il n'en faudrait pour devenir riche), avec cent folichonneries, cent minauderies, on me mit en selle. Sitôt que j'y fus, le galant tout seul me suivît, monté sur un roussin; il me prit par la main et il aurait voulu que Rome entière le vît en si haute faveur. Nous acheminant de la sorte, nous arrivâmes où l'on vend des œufs dont la coque est dorée et qui à l'intérieur sont pleins d'eau de rose; j'appelle un portefaix, je lui fais acheter tout ce qu'avait un des marchands; mon galant se dévalise d'une chaîne qu'il faisait parader à son cou et la laisse en gage pour les œufs, que je jette à tort et à travers, le temps de dire un Credo, puis je le prends par la main et je le garde comme cela jusqu'à tant que je rencontre une troupe de gens masqués et sans masques à qui je vais tenir compagnie; je me mêle parmi eux, et je le laisse penaud; ah! oui, penaud! Passant par le Borgo ou par les Banchi (de la boue à foison!) sans le moindre égard pour la cape, j'en fais deux fois le tour au galop. Quatre ou six fois, je le retrouvai dans la journée, et je lui fis les caresses qu'on fait aux gens qu'on n'a jamais vus. Il me trottait un peu par derrière, sans pouvoir parvenir à me rejoindre, avec la pauvre allure de sa bête, et restait là, sur son roussin, comme un mannequin d'étoupe. La nuit à moitié venue, comme je chantais en chœur avec un millier d'autres putains et de maquereaux:
Et tremble au milieu de l'été, brûlant l'hiver...
je me laissai retrouver et prendre la main par mon désespéré. Je dis à la compagnie: «Bonsoir, bonsoir, Signors», et le masque à la main, m'adressant à mon Giorgio: «Bienheureux qui peut te voir, toi! lui dis-je; tu m'as plantée là, je sais bien pourquoi; mais c'est prêté rendu.» Le bon nigaud s'excuse, et pendant qu'il cherche à faire retomber le tort sur moi, nous arrivons au Campo di Fiore; je m'arrête près d'un marchand de volailles, je prends une paire de chapons, deux chapelets de grives, et, donnant le tout à quelqu'un pour le porter à la maison, je lui dis: «Paye!» Il lui fallut laisser là un rubis que lui avait donné sa mère quand il était parti pour Rome: le pauvre homme y tenait, comme je tenais à le plumer. Arrivés chez moi, nous n'y trouvons ni chandelle, ni bois, ni feu, ni pain, ni vin (peut-être parce que je ne voulais pas qu'on trouvât quoi que ce fût); je me mets en fureur et ne m'apaise que quand je le vois partir aux provisions: son valet n'était pas là: il reconduisait le cheval et en le renvoyant le maître d'écurie jura bien de ne plus jamais le prêter, quand même le Christ viendrait. Je me jetai sur mon lit et j'y étais depuis un moment, quand voici revenir l'homme, avec le tout à foison. Ma mère vint aider, et le couvert fut mis, le souper cuit en un branle de cloche. Nous nous mîmes à table; juste à la fin du repas, j'entends quelqu'un qui tousse, qui crache, toux et crachements qui bouleversèrent le pauvret. Je me mets à la fenêtre, reconnais un de mes galants, cours le rejoindre et m'en vais avec lui, laissant là toute la nuit l'autre, qui ne put réussir à fermer l'œil et qui passa son temps a se promener, à me menacer de me faire ceci, de me dire cela. Heureux encore fut-il de rentrer en possession du manteau qu'il m'avait prêté; son valet vint huit jours à la file me le réclamer avant de le ravoir.
Antonia.—Ce n'était pas trop aimable, vis-à-vis d'un homme qui t'avait fait tant de politesses pour te posséder une nuit à son aise.
Nanna.—Ce fut une amabilité putanesque et non moins agréable que celle que je fis à un marchand de sucre; celui-là laissa chez moi jusqu'à ses caisses, pour quelque chose de plus doux que du sucre, et tant que dura sa passion nous mîmes tout au sucre, jusqu'à la salade. Quand il se pourléchait du miel qui sortait de ma caisse à moi, tu m'entends bien, il jurait que son sucre était amer en comparaison.
Antonia.—C'est pour cela qu'il te le jetait à pleines mains.