Nanna.—Ah! ah! je me souviens de l'avoir vu se pâmer à me la regarder. Il la patinait, et raidissant à me la manier, il la comparait à l'une de ces petites bouches que tiennent si bien fermées ces statues de femmes en marbre que l'on rencontre de tous côtés à Rome; il disait qu'elle souriait du même sourire qu'ont, à ce qu'il paraît, les bouches de ces statues. En vérité, il pouvait le dire, quoique ce ne soit pas à moi de faire mon éloge, car je l'avais jolie au possible. Les poils se montraient sans trop se montrer, et elle était si finement fendue qu'à peine apercevait-on la fente, bien placée, ni trop haut, ni trop bas; je t'en donne ma parole, mon marchand de sucre m'y appliquait plus de baisers que sur la bouche; il me la suçait comme on gobe un œuf tout frais pondu.
Antonia.—Scélérat!
Nanna.—Pourquoi scélérat?
Antonia.—Pour le mal que je souhaite que Dieu lui donne.
Nanna.—Ne lui en a-t-il pas assez fait en le rendant amoureux de moi?
Antonia.—Non, à mon avis.
Nanna.—Je ne te conte pas aujourd'hui par le menu toutes les jolies petites roueries à l'aide desquelles je plumais le prochain, sans lui laisser voir mes doigts; je prenais l'argot pour ruffian quand je voyais venir à moi quelques bons veaux qui, ne sachant ce que voulaient dire un marlou, des châssis, du pèze et gouaper sur le trimard, se trouvaient assassinés comme un vilain qui entend parler le langage des Docteurs. Certainement la langue canaille est digne de la canaille, parce que, grâce à elle, se font mille canailleries, mais laisse-moi te dire la façon dont je m'y pris pour me burler, comme on dit en toscan, d'un dadais qui était de Sienne, à ce que je crois.
Antonia.—Il ne pouvait pas être d'autre part.
Nanna.—Ce Siennois, arrivé depuis peu ici, me mangeait des yeux et ne pouvait apercevoir ma servante sans l'ennuyer de moi. Une fois il lui disait: «Ce cœur est à la Signora.» Une autre: «Comment va la Signora, ma belle enfant?»—«Elle va bien, aux ordres de Votre Seigneurie,» répondait-elle, et, par derrière, elle lui faisait la grimace. Un jour je le vois venir de loin et je dis à ma confidente: «Descends et fais-lui payer le loyer de la rue, qu'il embarrasse à se promener là du matin au soir.» Elle s'avance sur le seuil de la porte, et au moment ou il allait ouvrir la bouche pour lui souhaiter le bonjour, elle se met à crier de toutes ses forces: «Puisse-t-il se rompre la cuisse et ne plus jamais reparaître! Oh! oh! oh! Justement! on ne le voit pas revenir! Le drôle! le garnement!» Notre désœuvré, bon à mettre en épouvantail sur les balançoires, lui dit: «Qu'y a-t-il? Me voici, pour vous plaire; je suis bien le serviteur de la Signora; oui, je le suis.» Mais elle, feignant de ne pas l'entendre: «Voilà quatre heures, murmurait-elle; voilà quatre heures que nous avons envoyé le petit drôle changer un doublon, pour donner un ducat de pourboire au commissionnaire qui apporta deux pièces de satin cramoisi à la Signora, de la part du prince de la Storta, et il n'est pas encore de retour!» Le benêt, qui voulait passer pour généreux autant qu'il était réputé pour un sot, délia les cordons de sa bourse et s'écria: «Tiens, prends, j'adore la Signora, je l'adore!» et lui mit dans la main quatre couronnes en se rengorgeant. «Elle me veut du bien, n'est-ce pas?» ajouta-t-il. La servante, que je rappelais, sans lui répondre si je lui voulais du bien, ou non, lui ferma la porte sur la figure: il resta dehors, comme quelqu'un que l'on chasse d'une noce ou il est allé sans être invité.