Arrivés à la haie du Roc, Cendrine, rassurée, tendit la joue à son amoureux.

— Allons, embrasse-moi, dit-elle, c’est pour du temps.

Il l’embrassa, et seul, seul pour combien de mois ? il regagna le Chep.

Golo ne la revit plus. Le lendemain, son camarade Flambier, lequel était envoyé à Versailles, étant venu le prendre, il dit adieu à la tante, à ses cousins, aux Hénocque. Ces braves gens se tenaient dans la fraîcheur de l’aube, adossés le long de la route, au mur du menuisier. La vieille pleurait en regardant son neveu : « Ah ! elle ne le reverrait jamais, le petit homme à défunt son frère ! Elle était si vieille qu’elle ne le recevrait plus que dans le cimetière, au matin de son retour. » Le patron, demeurait grave, avec une figure que Golo ne lui avait jamais vue, et pour se donner du cœur il répétait des choses insignifiantes : « En avant, la Marine ! Hardi, les enfants ! » ou bien : « Je crois que nous allons avoir de l’eau aujourd’hui. »

Les embrassements terminés, le conscrit se souvint qu’il avait oublié son couteau. Il rentra à l’atelier pour le chercher, et, un instant, ses yeux se promenèrent sur les choses de son métier, sur les établis, sur les outils, sur les bois travaillés d’une couleur si joyeuse. Le bruit de la corneille qui se faisait le bec aux bâtons de sa cage, lui rappelait qu’il n’avait pas dit adieu à son élève : pour la flatter, il passa son doigt entre les barreaux d’osier. Après des battements d’ailes pour un essor inutile, l’oiseau vira lentement son col bleu, aux reflets de métal, puis, de son petit œil rond et clignotant, jeta sur son maître un regard oblique, où Golo crut lire des prophéties lointaines et moqueuses. Il sortit. Flambier et lui descendirent la grand’route. On les appelait pour leur serrer la main et, arrivés au cabaret, tout en bas du village, ils burent la double tournée de « blanche » offerte par les camarades. Deux heures après, à la gare de Rademont, ils eurent un instant d’orgueil en présentant au guichet, pour la première fois, une feuille de route à leurs noms. Et dans le compartiment, bondé de conscrits, qui venaient de plus loin, on les accueillait en leur tendant fraternellement des litres et des verres. Champenois et Briards, tous chantaient le Conscrit de 1810 :

Dites à ma tante que son neveu

Vient d’amener le numéro deux.

Le train était reparti. Un moment il traversait des pays habituels, des villages dont le clocher se voyait de Villebard. Il longeait des hameaux où Golo connaissait du monde, des maisons et des fermes où il n’était jamais venu et dans lesquelles sa tristesse croyait laisser des sympathies. Après un tunnel, des horizons nouveaux s’étendirent : c’était l’inconnu.

IV