Rochefort, la caserne, l’immatriculation, l’habillement. Tondu, rasé, à l’ordonnance, Golo inaugurait la tunique bleue à épaulettes jaunes dans une promenade mal orientée à travers la ville inconnue. C’étaient, devant lui, des rues droites, coupées à angles droits par d’autres rues droites, toutes pareilles, et au bout de la perspective s’offrait tantôt le talus d’herbe des remparts, tantôt la voûte d’une porte qui s’ouvrait sur la campagne, et tantôt le geste mystérieux du sémaphore. Les pavés blancs filaient entre les maisons blanches, très basses, silencieuses, et sur cette monotonie éclatait en discord le verbiage d’un peuple de perroquets, emplissant de leur tumulte les couloirs et les chaussées. Golo les admirait en passant, s’amusait à leurs monologues !
Curieux, il s’arrêtait devant les étalages de naturalistes, qui lui enseignaient des mondes ignorés, et complétaient, en les lui rappelant, les révélations anciennes de la collection Chautain, à Mécringes.
Et la mer, où était-elle ?
Loin, à près de trois heures de marche, il la verrait plus tard. En attendant, il se contentait de contempler la Charente, le port, l’arsenal et les chantiers, s’extasiait devant les énormes vaisseaux de guerre, à l’ancre dans le fleuve, s’étonnait des navires en construction, colosses ébauchés dont les formes imprévues se découpaient sur le ciel, plus hautes que les maisons.
Mais dès le lendemain les classes l’absorbaient, le gymnase, l’exercice.
La fatigue des muscles, l’obéissance craintive de la mémoire épuisaient son énergie. A peine avait-il assez d’heures de sommeil pour réparer ses forces ; il perdit l’appétit, ne pensa plus. Il ne fut pendant des semaines que le domestique de la consigne, l’esclave des appels.
Puis, après quelque temps, l’entraînement le secourut, il se rompit au métier. Peu à peu le conscrit devenait soldat, l’être ahuri et bousculé des premiers jours se défendait, se ressaisissait. Le menuisier de Villebard reparaissait sous le marsouin ; mais à la joie de s’être reconquis se mêlait quelque souffrance : le dépaysement, la solitude. A la caserne il y avait des gens de partout et personne de chez lui ; son nom même, il lui semblait que ce ne fût pas le sien : Golo ne s’habituait pas à s’appeler Louvet, le fusilier Louvet. A l’exercice, à la manœuvre, les heures passaient encore ; mais sa liberté de chaque soir, il ne savait qu’en faire. Dans les premiers jours, il l’employait à dormir, à cuver sa fatigue, sur son lit, à la chambrée. Mais l’endurance était venue, et, moins las, écœuré d’ailleurs de la caserne, il se décidait à sortir. Il flânait, errait le long des bassins, dans le froid du soir : des bateaux passaient, un pêcheur relevait ses lignes, la plainte d’une sirène déchirait la brume ; et il ne parvenait pas à s’intéresser à ces choses. Villebard le hantait, et Cendrine.
La ville alors lui semblait hostile ; il franchissait les portes, promenait sa nostalgie dans les campagnes crépusculaires. Le long de la route, des prairies noyées d’eau morte se reculaient jusqu’à l’horizon, et, par les barrières blanches, des troupeaux se pressaient vers les fermes. Et ces rappels de vie champêtre aggravaient sa mélancolie. Sa seule joie était de recevoir les lettres de Cendrine, et elles étaient rares ; lues et relues, il les portait sur lui, moins seul de les sentir dans sa poche. Il lui répondait. C’étaient des écritures interrompues et reprises, où la tendresse ne s’exprimait que par le nombre des pages, un journal minutieux de ses ennuis, complété d’interrogations et d’enquêtes sur les gens de Villebard.
Mais bientôt la bienfaisante camaraderie intervenait, changeait brusquement sa vie. La familiarité d’un voisinage à la chambrée, à l’exercice, le faisait se lier avec quelques bons garçons de son escouade. Ils se retrouvaient à la cantine, s’offraient des tournées, sortaient en bande. Le dimanche apporta ses distractions. On s’en allait écouter la musique militaire au jardin public, les mains gantées et lourdes, les yeux en admiration vers le kiosque d’où les cuivres envoyaient des polkas au ciel d’hiver ; on flânait sur le cours d’Ablois, les jours de foire devant les baraques ; la soirée, parfois, se terminait au théâtre, puits de lumières, au fond duquel on s’évertuait à suivre, rapetissés par la distance, les gestes des ingénues et des traîtres. Dans la semaine, ils se contentaient, le matin, du vin blanc de la cantine, et, l’exercice terminé, de l’absinthe à la brasserie versée par de petites serveuses. Et, les nuits de permission, après les traîneries de cafés en cafés, c’était l’échouage, tout près de la caserne, sous les remparts, la brève hospitalité d’un éden vulgaire, où les invitait le tambourinement de quelque danse exotique.
Le gai compagnon qu’était le Briard s’était vite accommodé de cette existence nouvelle. C’était lui le plus bavard, le plus entreprenant de la bande : on l’écoutait, on le suivait, et sa réputation de « lascar » dominait l’escouade, s’imposait à la compagnie. Quelques-uns l’appelaient « le Parisien », et il en était fier. Des mois passaient, les classes étaient terminées, puis les marches et les manœuvres : Golo n’était plus un bleu. Il savait maintenant tous les trucs et toutes les ficelles du métier, comment on chipe les permissions et l’endroit où il faut sauter le mur. Rien qu’à sa dégaine, à l’enfoncement de son képi sur les oreilles, au balancement de ses bras rythmant la marche, on reconnaissait le soldat, le troupier fini. C’était le vainqueur, celui qui fait tourner les têtes, celui qui n’a qu’à choisir. Il avait choisi : sa bonne amie était une jolie blonde, une apprentie, plus délicate, moins hasardeuse que les bonnes de café, que les filles de la rue ; ils avaient des rendez-vous d’un moment le soir, dans l’herbe des glacis, et d’autres, plus longs dans une auberge du faubourg. Le dimanche, il abandonnait ses camarades pour se promener avec elle ; il l’accompagnait sur les routes, dans les champs, et quelquefois, quand un orchestre les appelait de loin, jusqu’à une fête de village.