Il n’oubliait pourtant pas Cendrine : ses grands projets tenaient toujours. Il était en règle avec elle, continuait à lui écrire, lui avait envoyé sa photographie, et au jour de l’an, une bague achetée sur le quai à un matelot, une bague algérienne en filigrane.

Le souvenir restait ; mais, avec la vie de régiment, la brasserie et les femmes, le chagrin de la séparation s’était adouci. Sans trop d’impatience, il attendait le grand congé de trois mois qui allait bientôt le réunir à sa promise. Or, au lieu de congé, ce fut un ordre de départ qui arriva brusquement. Les choses allaient mal au Tonkin, on parlait même d’une défaite ; des renforts partaient, et le bataillon de Golo devait s’embarquer la semaine suivante à Toulon. On allait donc voir du pays, en découdre avec ces magots dont les journaux illustrés lui avaient révélé la grimace ! Il dit adieu à l’apprentie, prit sa part de plusieurs punchs offerts par les camarades du dépôt, écrivit à Cendrine une lettre orgueilleuse et attendrie. On partit enfin, et, après deux jours de wagon, abrutis par les litres achetés ou offerts de station en station, rauques de Marseillaise et de chansons d’étape, ils arrivaient à Toulon.

Golo n’eut pas le temps de voir la ville. Son détachement gagna l’arsenal, monta sur un chaland, accosta le Mytho, un grand transport, semblant une caserne blanche, plus blanche dans l’éblouissement de la rade criblée de soleil. Tout de suite on appareillait ; une autre rade succédait à la première, puis, à droite, lentement, l’horizon s’ouvrait libre, sur un large espace, et là le ciel et l’eau se joignaient. Golo détournait la tête, regardait vers la terre déjà lointaine, vers les claires montagnes qui frangeaient la côte.

— Tout de même, c’était cela, le pays !

Mais le soldat n’eut pas le temps de réfléchir ; son service le prit aussitôt, le garda. On halait sur le filin, on nettoyait le pont, on vidait les escarbilles, corvées monotones. La mer y ajoutait son imprévu ; à de certains jours elle se faisait mauvaise, le transport roulait, tanguait, et Golo était malade. D’autres, à côté, l’étaient plus que lui ; des camarades vautrés sur le pont, anéantis, livides, suppliaient les matelots de les jeter à la mer. Puis le Briard s’accoutumait, et c’était la morne traversée, l’abrutissement des journées pareilles occupées à considérer des ciels et des mers identiques, à se remémorer des choses anciennes, à chanter en chœur avec les marins de nostalgiques romances. Les escales faisaient diversion. La terre demeurait lointaine ; un pic, quelques cimes d’arbres la désignaient vaguement, mais elle venait vers eux dans des barques indigènes, avec des couleurs nouvelles de chiffons, des sonorités de langues ignorées, des fruits étranges auxquels ils n’osaient pas toucher. Puis ce fut la torpeur des jours équatoriaux, des jours et des nuits immobiles, sans une ride de l’Océan, sans une palpitation de la tente sous laquelle ils somnolaient, hébétés. Quarante jours s’écoulèrent ainsi, et, un matin, Golo se réveillait en baie d’Along. Un lac, semé de rochers aux formes gesticulantes, aux attitudes de menace, qui escortaient le navire. Quelques heures après ils quittaient le Mytho, montaient en chaloupe, l’eau changeait de teinte, se faisait limoneuse et grasse : c’était le fleuve.

Des bateaux de formes inconnues, plats et portant au milieu un abri en bambou, des sampans, nageaient autour des embarcations, rasaient les bordages. Vêtus de blouses noires, avec des chignons sous leurs chapeaux et des faces glabres, blafardes, au sexe douteux, des mariniers les conduisaient. Sampaniers ou sampanières. Golo n’arrivait pas à les discerner, surpris, révolté un peu de leur complète ressemblance. Sur le soir, on arrivait à Haïphong ; et l’étonnement du soldat continuait, entouré qu’il était d’une foule ambiguë et grimaçante, à l’odeur fauve, première et brusque révélation de la race avec laquelle il allait vivre et bientôt se battre. Il campa dans une pagode, ne put dormir, cherchant malgré lui le bercement accoutumé de la mer.

A l’aube, le bataillon s’embarquait sur une canonnière et remontait le fleuve. Le long des deux rives, à fleur d’eau, s’étalaient jusqu’à perte de vue des pays de rizières, des damiers de verdure, semés çà et là de boqueteaux de bambous dans lesquels se cachaient les villages. Des buffles paissaient, la tête enguirlandée de leurs cornes ; un laboureur, enfoncé dans la boue jusqu’à mi-corps, conduisait une charrue ; et çà et là, observant le marais, de grandes troupes d’aigrettes blanches posaient sur la plaine des fraîcheurs de neige.

Le fleuve s’animait, des jonques passaient avec de gros yeux peints à la proue et des cordages de rotin ; le long des levées, des coolies défilaient, portant des paniers en balance sur leurs épaules ; et sur les bords, des baignades d’enfants s’éclaboussaient dans le soleil.

On arrivait à Hanoï, au milieu d’un fouillis de sampans et de jonques ; on accostait en face de la Douane. On gagnait la citadelle, dont les remparts rappelaient ceux de Rochefort, et l’on campait dans l’humidité, parmi les moisissures, sous des hangars couverts de paillotte. Et durant quelques jours Golo se promenait dans la ville, suivait les rues toutes bordées de magasins, chacune d’elles réservée à une profession unique : la rue des Incrusteurs, la rue du Chanvre, la rue des Brodeurs. Il eut la pensée d’acheter un souvenir pour Cendrine ; mais dérouté par l’indifférence silencieuse des marchands il ajourna ses acquisitions au retour. De nouveau il se perdait dans la foule. Et de cette humanité, de ces boutiques, des fruits et des denrées étalés ou charriés en plein air, une odeur émanait, une odeur d’encens, d’opium, de musc et de poisson gâté.

Un matin, l’on s’embarquait encore. Alors recommença le morne fleuve Rouge ; et, entre les rives boueuses, l’eau épaissie d’alluvions, fleurie aux anses d’îlots blancs de nénuphars. Et, au-dessus des berges, toujours la plaine, la monotonie de la rizière.