On débarquait enfin, pour rejoindre le corps expéditionnaire. Huit jours d’étapes en files indiennes sur les levées, avec les haltes dans les villages au milieu des cris des volailles et des porcs poursuivis dans les jardins par les coolies et les soldats, et la popote en plein air, dans les huttes, dans les pagodes. Puis un jour, Golo, qui ne savait plus où il allait, apercevait, à plat ventre dans l’herbe, le cadavre d’un pavillon noir, son large chapeau de paille chaviré près de lui, son sarrau de soie bleu éclaboussé de sang. Presque aussitôt une musique sauvage de tam-tam arrivait, lointaine, coupée par une explosion sourde : le canon. Golo se raidit. Très pâles, les soldats se regardèrent, attendant des ordres. La canonnade bientôt se rapprocha, des estafettes passaient au galop, foulant la rizière, et le Briard continuait à ne rien voir. Des camarades avaient commencé une chanson d’étape, d’autres s’excitaient, lançaient des plaisanteries qui retombaient dans le silence.
— Allons, zou ! les marsouins ! cria le capitaine, en levant son sabre. C’est notre tour.
Le bataillon franchissait une levée, se déployait, marchait à l’ennemi, tout là-bas. Golo le découvrait : comme une troupe d’oiseaux battant de l’aile, d’innombrables pavillons triangulaires flottaient sur des retranchements dans la poussière et la fumée. Il tira son premier coup de fusil, rechargea, retira, ne pensa plus. Les clairons sonnèrent la charge et il se lançait, excité par une ivresse lucide, plus léger, plus libre, sous la mitraille. Les soldats tombaient auprès de lui, blessés, morts, et il ne se retournait pas, il courait. Et ce fut l’assaut, la bousculade, des cris de colère et de douleur. Golo tua, et, quand il eut tué, il voulut tuer encore. Mais déjà c’était fini, les Chinois fuyaient en pleine déroute, poursuivis par les obus. On cantonna, et l’on pointa les noms des hommes absents ; mais on avait si faim qu’on ne songeait à eux qu’après avoir mangé. Alors seulement on enterrait les morts, on portait les blessés à l’ambulance. Et Golo se familiarisait, dès ce jour, avec les tristes corvées, avec les civières où crient les blessés, avec les fosses creusées en hâte, où l’on enterre les amis.
La guerre continuait. Golo se battait encore et sa bravoure ne se démentait pas. Ses chefs le notèrent, le proposèrent pour la médaille : il fut nommé caporal.
La paix signée, les troupes furent disséminées dans les postes. La compagnie de Golo s’en allait prendre garnison à Bat-Cat, dans les terres fermes, au nord de la Rivière Claire. C’était un pays de broussailles habitées par les paons et les tigres ; des collines ondulaient, couvertes de grandes herbes, dans un horizon de verdure continue. Le ciel paraissait fumeux, lourd de buées et de brumes, laissant tomber une chaleur grise d’orage en suspens et qui n’éclatait jamais, car la saison des pluies n’était pas encore commencée.
Dans cette température affaissante, les soldats passaient leurs journées étendus, évitant de remuer, avec la joie d’être servis, éventés pour quelques centimes par de petits Annamites. Autour d’eux, les coolies allaient et venaient, nu pieds, filaient comme des ombres sur la terre douce. Golo souffrait de la soif, et il était impossible de boire de l’eau fraîche, la gargoulette ne suintait pas. Et les nuits étaient aussi suffocantes que les jours, des nuits de sueur sans sommeil, anéanties et inquiètes. Seule, dans la torpeur nocturne, la vie des bêtes s’exaspérait, fourmillait menaçante, multipliée par l’inconnu de l’ombre. Sur la sourde rumeur qui faisait palpiter l’étendue, des bruits plus proches se révélaient : cris de lézards, coassements de grenouilles, meuglement du crapaud-buffle, et, à l’intérieur, sous la paillotte, les reptiles grouillaient au milieu du frôlement des chauves-souris et de la chanson lancinante des moustiques.
Entre les journées vides et les nuits mornes, le caporal s’ennuyait. Les mauvais alcools absorbés, les tournées d’absinthes n’arrivaient pas à le distraire. Puis, le désir étant revenu avec le bien-être relatif du poste, il imita les camarades, eut recours à la congaï. Petites, avec de grosses figures beurrées, sans nez ni sourcils, des faces d’énigme encadrées de cheveux lourds, avec un regard de ténèbres, un sourire laqué de noir dans des lèvres saignantes de bétel, toutes avaient les mêmes hanches étroites, les mêmes formes grêles et garçonnières ; toutes gardaient aussi la même immobilité sous les caresses, la même docilité indifférente et lasse. Et Golo resongeait à Cendrine ; elle était depuis des mois et des mois si loin de sa vie, si loin de sa pensée ! L’étonnement des pays nouveaux, les aventures et les batailles l’avaient empêché de lui écrire ; la guerre finie et le souci de la vie matérielle disparu, la paresse, l’insouciance l’avaient encore séparé d’elle. Insensiblement le lien se rompait. Deux fois, cependant, aussi bien pour se mettre en paix avec sa conscience que par un dernier souvenir affectueux, il s’était décidé à lui demander de ses nouvelles. Avait-elle reçu ses lettres ? La réponse, en tout cas, n’était pas venue. Il l’avait espérée quelques mois, s’en était enquis les jours où le vaguemestre distribuait le courrier de France. Puis il s’était fatigué d’attendre ; résigné, tranquille, il avait renoncé à tout, à l’amoureuse et à ses lettres. Si elle l’avait oublié, tant pis ! On était quitte. Le sentiment ne le tracassait plus ; seuls, l’intéressaient maintenant les variations de la température, le commencement de dysenterie dont il souffrait et, par instant, le plaisir médiocre qu’il pouvait prendre avec sa passive congaï.
Les saisons se succédaient, la classe allait partir. Fiévreusement espérée par tous, l’heure du retour sonna. Et Golo vit de nouveau la boue du Fleuve Rouge, le grouillement commercial d’Hanoï, où il eut l’émotion d’une lettre : le notaire de Mécringes lui apprenait la mort de la tante Louvet. En baie d’Along, il s’embarquait sur le Vinh-long. Mais, à peine à bord, sa dysenterie s’aggravait, le clouait à l’infirmerie, où il vit mourir plusieurs de ses camarades. Il eut peur ; alors il lui sembla qu’il n’arriverait jamais et, la nuit, il rêvait aux pauvres diables immergés par deux mille mètres de fond, parmi les herbes et les bêtes…
Le transport approchait de France. Golo essaya de se ressaisir, retomba et, quand on mouilla en vue de Toulon, une chaloupe le conduisit avec les autres malades à l’hôpital de Saint-Mandrier. Il y demeurait trois mois, dans une salle blanchie à la chaux, une salle où tout était blanc, les murs, les lits, les sœurs, dont les cornettes blanches, comme des oiseaux d’espoir, se penchaient sur la pâleur des malades.