— Rademont ! Rademont !

A la portière d’un wagon de troisième, la tête de Golo apparaissait, coiffée d’un képi bleu avachi, la face pâlie durant le séjour à l’hôpital, et les yeux enfoncés. Mais l’allure s’était dégagée, les traits avaient plus de caractère et d’expression, la moustache était plus longue. D’un air très crâne, il descendait du train, avec la musette en toile blanche pendue à l’épaule gauche. Il était d’ailleurs le seul voyageur qui s’arrêtât à Rademont. Sur le quai, à la sortie, l’homme d’équipe prenait la feuille de route du caporal. Golo le regardait, il ne connaissait pas cette figure-là. Inconnu aussi le chef de gare, qui passait un papier à la main : on avait donc changé tout le monde depuis son départ ?

Un instant après, il était sur la route blanche qui mène à Villebard, faisant à rebours sa première étape de conscrit. Était-ce une illusion ? il ne se trouvait pas beaucoup plus gai que le matin d’octobre où il était parti avec Flambier. En vérité, ce retour si ardemment souhaité là-bas, dans les buées accablantes des rizières, si désespérément entrevu dans les fièvres de Saint-Mandrier, ce retour ne lui procurait aucun plaisir. Il était si heureux pourtant, voici trois jours, lors de la dernière visite, quand le major avait déclaré qu’il ne voulait plus de lui dans la salle et que le « double » lui avait remis sa feuille de route et son prêt ! Sans un moment d’hésitation, il avait pris le train de Paris ; il ne s’était même pas arrêté dans la grande ville, traversée le matin, et qui l’avait plutôt effrayé avec ses maisons trop hautes, sa cohue, son bruit assourdissant. Oui, il était revenu à Villebard, car, après tout, il n’avait jamais connu que Villebard ; son père et sa mère y étaient morts, il y avait grandi, appris un métier et, s’il était vrai qu’il ne lui restât plus aucun parent, cette brave femme de tante Louvet ne lui avait-elle pas légué sa maison et ses champs ? Ne fallait-il pas s’occuper un peu de tout cela ? Et puis, il avait des amis au village, des garçons rigolos et bons vivants qui allaient fêter son retour, qu’il étonnerait du récit de ses campagnes lointaines.

Pourquoi ces idées, si riantes la veille encore, s’évanouissaient-elles aujourd’hui, et d’où lui venait cette angoisse qui lui étreignait le cœur, pendant qu’il allongeait le pas entre les mètres de cailloux et les bornes hectométriques ?

Il marchait, et bientôt le chemin quittait la plaine, pour monter à mi-côte et dominer la rivière. A gauche, le bois gardait encore son aspect d’hiver ; les arbres emmêlaient leurs branches noires et, dans les clairières, de grandes herbes mortes, d’un blond usé, s’affalaient sur des coulées de sable. Mais, dans le gazon roussi, des primevères, en bouquets espacés, attestaient la saison nouvelle, des anémones blanches pointaient parmi les feuilles sèches, et des violettes tiédissaient dans les creux, tandis qu’au bord des taillis, les fleurs des saules marsaults retombaient en pluie de chenilles jaunes.

A droite, sur la pente très douce, un mince carré de seigle verdissait, clairsemé, débile encore ; et, au-dessous, entre les fûts des grisards, se hâtait la Marne limoneuse lourde des eaux printanières.

Devant Golo, toute la vallée se découvrait : des champs et des routes, plusieurs clochers carrés, rappelant des villages connus et, dans l’ombre d’un nuage, les maisons de Villebard, le château de Vauharlin, la ferme de Montcouvert, le Chep et le Roc.

Le Chep où le père Hénocque avait son atelier, et le Roc habité par les Rutel ! Et l’idée seule de la maison des vieux, dont il devinait la place là-bas, faisait passer en lui comme un frisson. Il se raidissait cependant. Cendrine, oui bien sûr, il l’avait aimée, mais ma foi, c’était dans ce temps-là ! Depuis, il en avait vu bien d’autres, et vraiment, elle l’avait trop oublié, à rester des années sans lui écrire. Non, non, il n’y pensait plus ; il savait bien qu’elle devait être mariée maintenant, et il n’était pas jaloux. Pourtant, si par hasard elle l’avait attendu ? Si tout à l’heure ?… Mais il n’osa pas continuer ce rêve, comme s’il se fût défié de sa propre faiblesse.

Et, pour s’aguerrir davantage :

— Des bêtises, répétait-il à haute voix, des bêtises !