Comme il passait devant le cabaret de Farcette : Au Puits 120, pour la deuxième fois, il s’entendit appeler par son nom.

— Ohé, Golo ! Ohé ! vieux Tonkin !

Il s’approchait, et il reconnaissait son ami Victor Carrouge. Ils s’étaient liés dans les années qui avaient précédé le départ pour le service, malgré une différence d’âge assez grande, attirés l’un vers l’autre sans doute par la dissemblance de leurs natures.

Sans avoir mauvaise réputation précisément, Carrouge n’en était pas moins considéré dans le village comme un véritable propre à rien. Sa mère tenait, près de l’église, l’unique magasin de Villebard ; et, malgré le crédit qu’elle devait faire aux paysans qui prenaient chez elle la chandelle, la mercerie, les galoches et la pommade, elle passait pour riche, grâce à sa nombreuse clientèle et à l’habileté avec laquelle elle poussait aux achats. Son mari, qu’elle avait épousé par amour, ne lui avait causé que des ennuis. De bonne heure, il lui avait laissé tous les soins du négoce, plus habile à tirer un lièvre à l’affût qu’à moudre le café ou à mesurer le pétrole. Comme il avait un faible pour l’eau-de-vie blanche, il était mort jeune, dans un accès d’alcoolisme resté légendaire à Villebard.

Victor n’avait pas beaucoup consolé sa mère. Tout enfant, une fainéantise incurable le tenait des journées entières sur le pas de la porte, observant les gens qui passaient et notant, avec force plaisanteries, les ridicules de chacun. A l’école, il n’avait rien voulu apprendre, malgré sa bonne mémoire et, plus tard, il n’avait pu se décider à choisir un état. Comme, d’ailleurs, par une défiance instinctive des choses, il ne commettait pas de sottises graves, la veuve s’était résignée. Avec une quarantaine de sous par jour, elle avait la paix, et même Victor se montrait bon fils, donnant à l’occasion un coup de main pour descendre un baril d’huile à la cave, ou pour clore les volets, la nuit tombée. D’habitude, il se levait à neuf heures, avalait deux ou trois gouttes de marc, déjeunait, fumait des pipes, puis traînait son désœuvrement dans le village, s’arrêtant chez le bourrelier, chez le maréchal-ferrant, chez le charron. Partout, il trouvait bon accueil, à cause des nouvelles qu’il colportait, des histoires comiques qu’il débitait, intarissable, avec une verve goguenarde et des expressions à lui qui n’étaient pas sans verdeur. Le père Hénocque recevait aussi sa visite, et, dès les premières fois, Golo, qui débutait comme apprenti, avait été séduit par ce garçon si drôle, avec lequel il n’y avait pas moyen de s’ennuyer. Victor, de son côté, s’était pris d’affection pour Golo qui mieux que personne, lui semblait-il, comprenait ses blagues et dont l’admiration, au fond, le flattait.

Aussi fut-ce avec joie que Golo serra la main de Carrouge, qui l’avait reconnu tout de suite, malgré la nuit. On entra dans le cabaret vaguement éclairé par une lampe à pétrole sans abat-jour, posée sur la table, et là, Carrouge s’attendrit complètement, au point qu’il embrassa Golo. Celui-ci très ému, sentit une larme lui monter aux yeux, pendant qu’il répétait, sans pouvoir trouver autre chose, ces simples mots, souvenir du régiment :

— Eh ben, mon vieux ! Eh ben, mon vieux !

Ces effusions réveillèrent Duru, dit Mexico, le garde-champêtre, qui sommeillait avec des mouvements de tête rythmés, ses lunettes tombées sur le Petit Journal.

— Dérange-toi donc un peu, hé ! vieux machin, voilà Golo ! Tu ne le remets pas ? fit Carrouge en le secouant par la manche.

— Golo, Golo, c’est-y celui à défunte la mère Louvet ?