Copyright by Bernard Grasset 1925.
Voici un quart de siècle, j’inscrivais à la première page de ce livre le nom de l’auteur de Césette et des Antibel. Au peintre virgilien de la terre d’Oc, je me permettais d’offrir ces croquis et ces figurines de la vallée où rêva Jean de La Fontaine.
Aujourd’hui il ne me suffit pas de maintenir cette dédicace sur la nouvelle édition de Golo. Il y a dix-huit ans qu’Émile Pouvillon m’a quitté, mais le lien qui m’unissait à lui, la mort ne l’a pas rompu. Je n’ai fait que sentir chaque jour davantage ma dette de cœur et d’esprit envers le plus aimé, le plus admiré, le plus tendrement respecté des amis et le plus fraternel des maîtres. Sa pensée demeure pour moi cet oratoire domestique dont parle Flaubert dans la préface des Dernières Chansons de Louis Bouilhet. Et ce n’est pas seulement par le souvenir mais par une réelle présence qu’il s’associe à tous les spectacles, à toutes les lectures, à tous les actes de ma vie. Jusqu’à ma dernière heure il me sera impossible de contempler, sans songer à lui, le ciel, les eaux, les montagnes, les arbres et même les hôtes de cette terre où je suis encore et où il n’est plus.
P. N.
GOLO
I
De son vrai nom il s’appelait Constant Louvet. Il avait dix ans déjà quand ses camarades de Villebard lui donnèrent le surnom de Golo. C’était le jour de la foire de Mécringes, qui se tient le premier jeudi d’octobre. On était parti en troupe, profitant du congé de l’après-midi, une de ces après-midi d’automne, où le ciel paraît plus limpide et le soleil plus clair. Ensemble, on avait parcouru le champ de foire, dans le brouhaha des voix, le mugissement des vaches et les grognements des porcs ; ensemble, on avait envié les merveilles de la boutique à treize, on s’était longtemps intéressé au hasard des tourniquets et enfin, pour emporter de la fête un souvenir durable, on était entré dans une baraque en toile où des marionnettes jouaient Geneviève de Brabant.
Patiemment Louvet et ses compagnons attendirent, le regard fixé sur le rideau. Le soleil, par les trous de la bâche, jetait des taches lumineuses. La toile se leva enfin, découvrant des personnages. Ils paraissaient presque aussi grands que nature, étaient grimés, articulés à la perfection : les têtes tournaient, les bras et les jambes partaient, tout d’une pièce, avec des gestes violents qui revenaient, identiques. Les décors étaient merveilleux : un palais élevait ses portiques lambrissés d’or où des boucliers sur les murailles alternaient avec des glaces. Plus loin, dans un parc aux lointains mystérieux, des jets d’eau s’alignaient les uns derrière les autres et, sous les vertes arcades, décroissaient jusqu’à l’horizon. Et parmi les édifices, devant les perspectives, Geneviève allait toute blanche, douce comme une brebis. Syffrid, son mari, partait à la guerre, dans une armure d’acier, avec des éperons retentissants, une belle plume blanche à son casque. Le bon seigneur s’éloignait, et aussitôt le serviteur félon terrifiait l’assistance par sa barbe rouge et le rude accent dont il molestait l’infortunée comtesse. Sa perfidie révoltait tout le monde, quand la scène changea : une forêt, dont la moitié tombait du cintre et l’autre montait du plancher, épandait ses ramures ; à l’entrée d’une caverne, une femme apparaissait vêtue de peaux de bêtes, et à ses pieds un enfant demi-nu jouait avec une biche apprivoisée. Syffrid revenait et découvrait l’infamie de son intendant ; la punition ne se faisait pas attendre et une satisfaction véritable se mêla pour les enfants au chagrin de voir finir la pièce, quand le traître Golo fut conduit au supplice.
On reprit le chemin de Villebard. Constant marchait seul en avant, l’esprit tout aux marionnettes. A la dernière côte, il n’y tint plus et, se retournant vers ses compagnons, il se mit à déclamer la tirade où Golo dépeint son amour à Geneviève. L’imitation sembla si parfaite que la bande, pour mieux écouter, fit halte au long de la montée. Des lumières au loin brillaient, un chien aboyait, et le fil télégraphique, au vent du soir, faisait sur la tête des enfants une musique vague et continue. Constant, encouragé, aborda l’autre rôle et répéta les prières de la malheureuse châtelaine. Les intonations, les gestes, il avait tout retenu et son succès fut si vif qu’aux premières maisons de Villebard, quelqu’un, par facétie, par enthousiasme peut-être, lui cria : « Bonsoir, Golo ! — Bonsoir, Golo ! » répétèrent les autres. C’est de ce jour que Constant ne fut plus connu au village que sous le nom de Golo.
Malgré sa signification légendaire de traîtrise, ce sobriquet à l’assonance plaisante et joviale ne messeyait pas à la figure ni au caractère du petit paysan. Un peu menu, mais bien découplé, Golo avait le visage blême, la bouche large et goguenarde, les yeux très noirs, espiègles et câlins. Avec ses cheveux embroussaillés, son costume de velours à côtes, il avait une jolie allure d’enfant aimable et résolu. Sans effronterie ni timidité, il ignorait les rancunes et les colères. Ses parents étant morts de bonne heure, une sœur de son père l’avait recueilli. Tous deux habitaient au Chep, un hameau à mi-côte, à droite de Villebard. Sa tante, vieille fille portant marmotte, possédait quelque bien ; dans sa jeunesse, elle avait été en service à Château-Thierry ; une renommée de cuisinière lui en était restée, si bien qu’aux jours fériés, aux anniversaires, aux premières communions, on la mandait : elle n’avait pas sa pareille pour la matelotte, le civet, les rabotes de pommes. L’enfant l’adorait non seulement à cause de ses tartes et de ses crèmes, mais surtout pour les histoires qu’elle lui disait, des légendes fleuries, des contes de fées et de sorciers, des malices paysannes, tout cela très ancien, s’enfonçant bien loin dans le passé. En de petits albums pieusement serrés, Golo avait lu des récits merveilleux, et, chaque fois qu’on les lui demandait, il racontait les aventures de l’Oiseau Bleu et de Friquet l’Écureuil ; il avait aussi retenu par cœur des couplets de romances, des chansons du Tour de France qu’il chantait à pleine voix en courant les chemins. Écolier intelligent et attentif, il était cité en exemple par l’instituteur, le père Brun, et le maire avait dit en parlant de lui : « Ce garçon-là fera honneur à la commune. » Golo irait peut-être dans une grande école, aux Arts et Métiers de Châlons, par exemple ; il reviendrait un jour coiffé d’une casquette où s’entrecroisent deux marteaux. Déjà, pour s’amuser, il fabriquait des machines en miniature : une petite scierie mécanique, entre autres, qui pouvait couper des tranches de bois mince. D’instinct, il en avait réussi l’engrenage.