Les garçons de son âge admiraient Golo, et les fillettes aimaient à jouer avec lui, sûres de sa belle humeur et confiantes en sa gentillesse. Parmi elles, pourtant, il avait sa préférée, Alexandrine Rutel, Cendrine, comme on l’appelait au village. C’était la fille d’anciens jardiniers du château de Moussy, retirés à Villebard, où ils faisaient valoir leur « petit bien ». Ils vivaient dans une maison entourée d’un grand jardin. L’endroit s’appelait le Roc, et le Roc était voisin du Chep.
Tous les matins, Golo et Cendrine partaient ensemble pour l’école ; ensemble ils en revenaient, et presque chaque jour ils jouaient jusqu’à l’heure du souper. Quand ils s’amusaient avec les enfants du village, ils restaient un peu à l’écart, et, dans les parties de cligne-musette et de cinquante-et-un, ils avaient la même cachette. En réalité, un seul jeu les enchantait : le jeu du mariage, où ils faisaient toujours les mariés. Cela se passait dans un bois, dans un fournil, dans une grange ; il y avait la mairie avec M. le Maire, l’église avec M. le Curé, et après la bénédiction venait le repas : une longue dînette cérémonieuse, avec des pommes et des poires ramassées dans les clos, des mûres et des cornouilles dressées sur des feuilles et des gommes de cerisier pour dessert. Tout de suite, pour les nouveaux époux, commençaient les habitudes de ménage : le mari faisait le geste d’un métier, la femme lavait la lessive, discutait les prix avec l’épicier ou la mercière. Et ces imitations de la vie des grandes personnes les séduisaient davantage quand ils n’étaient que tous les deux.
Souvent ils s’égaraient très loin jusqu’aux bois. Là, dans un fourré d’aubépines et de viornes, Golo avait taillé à coups de serpe une chambre de verdure où l’on parvenait en rampant par des méandres secrets. C’était leur résidence d’été. Une ombre opaque, un peu effrayante, les enveloppait, et ils restaient là durant des heures ; autour d’eux, allaient et venaient les bêtes sans méfiance, les mulots et les insectes, et, au-dessus de leurs têtes, voletaient de branche en branche les mésanges et les roitelets. Et quand des gens, tout près d’eux, passaient sur la route, ils les écoutaient venir, reconnaissaient les voix, retenaient leur souffle pour ne pas être découverts. Des brindilles fichées en terre divisaient leur maison en deux pièces ; dans celle où l’on couchait, ils avaient disposé un lit de fougères et de mousse où ils s’allongeaient côte à côte pour faire semblant de dormir ; mais, avant de fermer les yeux, ils soufflaient sur une fleur de pissenlit, qui s’évanouissait dans l’air : la chandelle était éteinte.
L’hiver, ils habitaient sous un hangar du Roc, perchés entre les poutres et les tuiles, et, dans une soupente close, avec des loques et de vieux paillassons d’espaliers ils s’étaient aménagé une case tiède où ils serraient leurs ustensiles et leurs provisions. D’ailleurs, ils aimaient les constructions ; ils perçaient de longs tunnels dans les sablières, creusaient un four dans le talus de la route, bâtissaient un moulin sur le ruisseau : on allumait le four, et Golo avait inventé une roue pour le moulin.
Ils aimaient aussi jouer avec les bêtes. Cendrine prenait sur ses genoux les « gourils » de la tante Louvet, les berçait dans ses bras, les dorlotait longuement comme des enfants ; Golo, lui, avait pour ami le chien du Roc, un Médor chocolat, à oreilles plates, au regard naïf et bon enfant : il l’habillait en femme, l’exerçait à monter sur une échelle.
D’autres fois, ils se contentaient de bavarder. Ils se racontaient alors les menus événements de leur existence, des riens qui les intéressaient, des projets d’amusement, des histoires que Golo ne pouvait s’empêcher d’embellir.
Ils s’embrassaient quelquefois aussi, mais uniquement pour faire comme les grands. Cependant, ils savaient qu’ils étaient des amoureux et, sans être bien sûr de ce que le mot voulait dire, chacun rougissait jusqu’aux oreilles quand les gens d’âge, par plaisanterie, lui demandaient comment allait l’autre.
La première communion arriva. Elle se fit le jour de la Pentecôte. Golo, qui avait toujours été le premier au catéchisme, récita l’acte de Foi d’une voix claire et sans une hésitation ; et, quittant à regret le beau cierge semé d’étoiles d’argent que ses parents avaient rapporté de Meaux, Cendrine quêta. Après les vêpres, portant sous leurs bras l’image commémorative, signée par le curé, ils promenèrent gravement, dans la grand’rue, l’un son brassard frangé d’or, l’autre sa robe de mousseline empesée. Ils marchaient les yeux au ciel, les doigts écartés dans leurs gants de filoselle, à la fois inquiets de commettre une faute en un si heureux jour et de salir leurs beaux habits. Ce fut le premier dimanche où les deux enfants ne jouèrent pas ensemble. Golo, qui aurait voulu rester toujours frisé, était surtout préoccupé de sa chevelure, et Cendrine craignait de froisser son voile : elle devait le remettre le lendemain pour aller se faire photographier à Mécringes.
Jusqu’aux vacances, ils retournèrent à l’école, puis une vie nouvelle commença. Cendrine resta avec sa mère, sarclant le jardin, écrémant les pots de lait, s’essayant à des reprises laborieuses. Golo hésita quelques mois, tenta même de revenir chez le père Brun. Mais l’instituteur, au bout de sa science, finit par lui déclarer qu’il perdrait son temps. D’ailleurs la tante Louvet n’était pas femme à encourager les espérances lointaines ; son bon sens de paysanne la poussait à lui recommander les profits immédiats : l’état de menuisier avait du bon, un état à couvert, pas salissant et où les journées étaient bien payées. Hénocque, son voisin, un brave homme et un bon ouvrier, bien marié, ne demanderait pas mieux que de prendre Golo comme apprenti et de le confier, pour le reste, aux soins maternels de sa ménagère qui achèverait de l’élever avec ses enfants. De son côté, le gamin avait le cœur gros à l’idée de quitter Villebard et de se séparer de Cendrine : il renonça sans peine à l’avenir glorieux prédit par le maire et, dès le 1er janvier, il s’en alla loger chez son patron. Rapidement, il y prit de l’habileté, et le père Hénocque ne dissimulait pas son contentement. Golo s’appliquait de bon cœur, et se plaisait à la maison, et les journées qu’il passait à l’atelier lui semblaient courtes. Elle était très gaie d’ailleurs, la boutique, avec ses larges baies vitrées par où l’on découvrait tout le village de Villebard.
Là-haut, à la lisière du plateau qui étale comme une mer ses plaines silencieuses et fertiles, deux vieilles fermes se font vis-à-vis, toutes grises. Leurs couvertures hautes, un peu fléchies par l’âge, sont habillées de joubarbe et de lichen. Mêlés aux bâtiments, on retrouve des pans de murs féodaux, des portes en arcs d’ogive, des fenêtres à linteaux et des tours décapitées. Une demeure de l’autre siècle s’accote à la ferme de droite : à travers la futaie qui l’entoure, elle apparaît gracieuse et déjà fanée. C’est le château de Vauharlin.