Puis, suivant la pente du coteau, le village descend vers la rivière, entre les prés, les vergers, les bouquets argentés des grisards et des bouleaux. Sur les deux côtés du chemin qui le traverse s’ouvrent les cours communes. Des maisons basses les bordent, avec des auvents abritant des pots à moineaux, une vigne et des rosiers en espalier. Dans un coin s’élève la haute margelle du puits et, au fond, auprès de la grange, un sureau abrite les poules de son ombre amère. De pâles jardinets plantés d’arbres fruitiers s’étendent du côté des champs ; ils sont, en automne, parés de balsamines et de dahlias, et, par-dessus leurs clôtures de pierres plates, rougissent les feuilles de vigne et se penchent les larges figures des tournesols. Vers le milieu du pays, se dressent les aiguilles noires de deux énormes épicéas ; c’est une propriété bourgeoise. Derrière les clos, un double alignement de piliers en maçonnerie, chaperonnés de lierres, évoque le souvenir déjà disparu de la Compagnie des Tireurs à l’Arc.
Sans quitter l’atelier, Golo pouvait observer la vie journalière à Villebard. Il connaissait l’homme en tablier bleu qui, là-bas, tournait autour de ses ruches, cette femme en bonnet qui accrochait le long d’un mur ses claies à fromages, et cette jeune fille qui remontait la côte en poussant une brouette. Il savait aussi à qui appartenaient les poules éparses dans un chaume et le linge étendu sur des cordes et que l’air soulevait. A une fumée qui montait d’un toit, il devinait chez qui l’on cuisait ce jour-là. Le vent lui apportait un cri, un juron, un refrain de chanson familiers ; et, quand en été la pluie prochaine rendait les objets nets dans l’atmosphère plus limpide, il distinguait l’angle des aiguilles, voyait presque l’heure au cadran de la fine église dont le clocher carré vient se refléter dans la rivière.
C’est la Marne. On l’aperçoit par endroits, à travers les peupliers et les trembles ; elle est semée d’îlots couverts de joncs et de saulaies, d’où le martin-pêcheur fuit à vol pressé en jetant son cri aigu. Le bruit des battoirs est une des seules rumeurs du village, et, le soir, se répercutent jusqu’au sommet de la grand’rue les coups de fouet des haleurs appelant à l’écluse. Villebard est un petit pays calme : le départ pour le travail, le retour des champs et la sortie de l’école lui donnent à heures fixes une animation prévue.
Lorsque Golo était las de regarder le paysage, la vue de l’atelier l’amusait à son tour. Des copeaux jaunes frisaient au pied des établis. L’acier des scies pendues au mur, la veinure des madriers, les mailles et les fleurs des bois, tout était riant à l’œil, d’une jolie couleur de choses rustiques. Recluse dans une cage d’osier qui figurait une cathédrale, une corneille s’ennuyait au plafond. Quand le père Hénocque était absent, Golo recevait de petits visiteurs : des enfants, qui connaissaient sa douceur et sa patience, venaient, l’école finie, lui demander la permission de jouer auprès de lui. Ils voulaient manier la varlope, risquaient d’ébrécher les ciseaux, touchaient aux pots à colle forte. Pour les faire tenir tranquilles, l’apprenti consentait à leur montrer son diamant de vitrier. Avec une gravité professionnelle, il le tirait d’un étui de bois, découpait devant eux quelques lamelles de verre. Et, pour les congédier, il devait leur promettre des jouets ingénieux, des boîtes et des chariots.
II
Quelques années passèrent, toutes pareilles, douces et sereines. Fier de sa réputation d’apprenti modèle, encouragé par le patron qui promettait de le gager bientôt, Golo prenait goût chaque jour davantage au métier. Le soir, pour lui faire lâcher la besogne, Hénocque devait lui répéter qu’il allait s’abîmer les yeux, qu’il avait bien gagné la soupe. A regret, il quittait ses outils, l’esprit occupé encore des assemblages et des moulures. Le souper fini, il s’asseyait un instant sur le pas de la porte avec la mère Hénocque et les enfants, ou il allait dire bonsoir à sa tante. Quant à Cendrine, il la voyait encore, à de plus longs intervalles, cependant. Elle était entrée, elle aussi, en apprentissage et suivait en journées sa patronne, Mlle Céline, une repasseuse dont on vantait l’habileté. Le soir, le père Rutel ne la laissait plus sortir ; il se couchait de bonne heure et voulait que tout le monde en fît autant : « C’était le moyen d’avoir de beaux yeux à Pâques. » Quelquefois pourtant, lorsque la pratique l’appelait au Chep, Cendrine passait devant l’atelier ; elle entrait une minute, admirait le travail de Golo, et se sauvait bien vite, de peur d’être en retard. Par contre, le dimanche, suivant une habitude ancienne, ils revenaient ensemble de la messe, tandis que la tante Louvet et la mère Rutel, qui marchaient derrière eux en grands costumes, faisaient halte tous les dix pas au milieu de la route pour prolonger leurs bavardages. Certes, ils étaient toujours contents de se revoir ; pourtant, sans qu’il s’en rendît bien compte, Golo n’avait plus le même plaisir à se trouver avec elle : leur conversation languissait si bien qu’arrivé à la porte des Rutel, il lui disait adieu sans trop de regret.
Du reste, les distractions ne lui manquaient pas ; comme il n’était plus enfant de chœur et qu’il s’était affranchi du catéchisme de persévérance, son après-midi était libre et il en profitait pour rejoindre ses camarades. Il se promenait de préférence avec l’apprenti maréchal et l’apprenti bourrelier, tous trois contant au hasard les difficultés, les satisfactions et les surprises de leurs métiers. Et cependant, Golo n’hésitait pas à se détacher d’eux lorsque le père Hénocque, comme récompense, l’emmenait boire un verre en la compagnie des artisans du village. A l’auberge, il restait muet, ouvrait de grands yeux, les bras croisés sur la poitrine, heureux d’être traité en homme, préoccupé surtout du désir d’être vu par les camarades. Il en oubliait Cendrine, et d’ailleurs qu’aurait-il pu faire à cette heure avec elle ? Jouer comme jadis au chat perché, à la marelle, aux osselets ? Le temps était passé de tout cela.
L’hiver venu, pour occuper les veillées interminables, le patron donnait à Golo des livres du métier, de vieux manuels de la « Collection Roret » et de la « Bibliothèque des Professions et des Ménages ». Il lui confiait aussi deux albums de planches où la construction des escaliers était décrite, ainsi que des travaux d’ébénisterie tels que l’on n’en exécutait jamais à Villebard. Golo lut et feuilleta, essayant de comprendre les notions de géométrie appliquée aux arts, étudiant tour à tour, dans le traité de Claude Évrard, le secret des trois menuiseries : dormante, mobile, en meubles. Il posait au père Hénocque des questions embarrassantes sur les embrèvements et les assemblages à clefs. Mais l’ancien, étonné de tout ce savoir qu’il avait oublié, s’embrouillait dans ses explications et, finalement, déclarait que seule la pratique faisait les ouvriers modèles. Golo, au fond, était de son avis, surtout depuis le jour où, dans la confection d’une main-courante d’escalier, il n’avait pu réussir une épure par les projections. La science le rebutait si bien qu’il souhaita d’autres lectures. Il demanda au père Hénocque s’il n’avait pas quelques livres à lui prêter.
— Ça se pourrait bien, mon garçon, nous allons voir dans la malle, là-haut.
Et il conduisit Golo au grenier. Mêlés à de vieux haricots, à des graines potagères, une cinquantaine de volumes emplissaient le fond d’un coffre. Presque tous faisaient partie de la « Bibliothèque des Villes et des Campagnes », de la « Collection Sentimentale, Joyeuse et Grivoise » ; les couvertures maculées portaient sous leur poussière l’estampille bleue du colportage, et les vignettes, produit de planches fatiguées, demeuraient mystérieuses. Golo descendit les livres dans sa chambre et, pendant de longs mois, les dévora l’un après l’autre.