Tout d’abord, il suivit à travers des continents inconnus les trappeurs, les chercheurs d’or et les orphelines enlevées par les pirates ; il naufragea avec le sauvage Camiré, connut l’Afrique avec Selico et les Indes avec Zulbar. Puis, l’histoire du moyen âge, la vie des manoirs et les combats singuliers lui furent révélés par les Quatre Fils Aymon, Hélène de Constantinople, Pierre de Provence, Robert le Diable, d’autres récits encore. Les héroïnes y réunissaient toutes les perfections, elles n’avaient d’autre fard que celui de l’innocence, et les paladins à genoux baisaient leurs mains d’albâtre, trop heureux lorsqu’à travers la gaze légère des guimpes, ils pouvaient deviner des charmes adorables. Deux romans de Mme Cottin initiaient l’apprenti aux violences de la passion. Il cherchait à retenir les touchantes déclamations d’Élisabeth et de Mathilde. Dès la première rencontre, ces amoureuses s’étaient enchaînées pour l’existence aux hommes qu’elles chérissaient et, toujours vertueuses, elles épuisaient les épreuves et les joies des cœurs fidèles. L’effet produit par Ducray Duminil fut considérable. Victor ou l’Enfant de la Forêt devint le livre préféré de Golo, qui suivit le baron de Fritzierne, l’infortunée Mme Wolff et la douce Clémence dans les terreurs des ruines enchantées, des abbayes visitées par les morts.
Mis en goût par ces lectures, il abordait les lettres contemporaines. Trois ou quatre fois l’an, une grande affiche, fixée par des clous aux murs de l’auberge, annonçait la publication d’un roman nouveau ; tantôt une grande dame y était représentée déposant un enfant au seuil d’une église, tantôt, sur une rivière éclairée de la lune, c’était une jeune fille évanouie au fond d’une barque, que des hommes masqués enlevaient ; des coups de revolver étaient tirés par des vierges en robes nuptiales sur des messieurs en habits noirs et, d’autres fois, des gens de justice découvraient parmi les feuilles mortes, le cadavre d’un inconnu mis avec recherche et tenant une photographie dans sa main crispée. Golo achetait le journal et, quand l’ouvrage paraissait en livraisons, dans son impatience de connaître le dénouement de péripéties savamment calculées, il confiait ponctuellement chaque samedi ses deux sous à un cultivateur qui allait au marché.
Mais de toutes ces amours et de toutes ces trahisons, de toutes ces langueurs et de tous ces meurtres, l’idée de la femme, cause ou but de tant de choses tragiques, se mit à hanter la cervelle de Golo. Souvent il n’achevait pas la page commencée et de longues songeries l’envahissaient. L’œil arrêté sur un idéal trouble, il se demandait s’il n’éprouverait jamais les délicieuses souffrances qu’il voyait exprimées, s’il ne ressentirait jamais d’aussi complètes voluptés. Il se remémorait l’une après l’autre toutes les amantes dont il avait lu l’histoire, évoquait leurs beautés fragiles et altières, et cherchait dans ce cortège celle dont il eût souhaité la venue. Mais toutes lui semblaient également adorables, et se fondaient en un être unique dont la pensée l’obsédait. Puisqu’il existait quelque part de telles créatures, un jour viendrait sans doute où l’une d’elles se donnerait à lui pour lui apporter sa part de bonheur. En attendant, il restait à Villebard : là certainement ne s’accomplirait jamais son rêve. La pensée de Cendrine traversait bien son esprit quelquefois, mais comment comparer Cendrine aux héroïnes des romans ? Toujours, elle lui apparaissait telle qu’il l’avait connue au temps de leur enfance ; était-ce une femme pour lui, cette gamine aux joues trop pleines, au corps trop fluet, sans contours, aux gestes brusques et à la voix traînante ?
D’inexplicables mélancolies envahissaient Golo à l’atelier, et il ne retrouvait sa gaieté qu’aux jours où il lui arrivait de travailler dans les châteaux voisins avec les compagnons menuisiers. Ceux-ci ne se gênaient pas devant l’adolescent ; ils avaient vu du pays, possédaient, disaient-ils, des maîtresses à leur gré, s’étaient livrés à d’incroyables ribotes, et la perspective d’une existence aussi désordonnée aiguisait l’amour-propre de Golo. Ces gens qui connaissaient si bien la vie l’exhortaient à rechercher les satisfactions immédiates : que ne suivait-il leurs conseils ? Il était un homme maintenant, et devait-il attendre pour se payer du bon temps les années lointaines encore, où voyageant à son tour il découvrirait l’amante espérée ?
Les garçons de son âge montraient plus de résolution. Coiffés de hautes casquettes qu’ils portaient avec crânerie sur le côté, les dimanches dans les rues de Mécringes, on les voyait déboucher tout fiers de leur duvet au menton et du premier costume acquis avec l’argent gagné. Ils fumaient des cigares et crachaient très loin, devant eux. Et durant toute la semaine, ils racontaient à Golo des noces dont les détails étaient grossis par la vanité. Séduit par leurs récits, l’apprenti se laissa entraîner. Les grandes orgies consistaient en des stations prolongées dans les cafés du bourg, où l’on buvait en jouant aux cartes, en discutant bruyamment, chacun louant à son tour la force de ses biceps ou son habileté au culottage des pipes. On s’en allait ensuite danser à l’Ile d’Amour, au bord de la rivière, sous une tente, et le soir, la tête lourde et les idées vagues, on regagnait le village endormi. Quelques-uns pourtant ne rentraient pas avec les camarades, et s’attardaient à des rendez-vous avec les jeunes couturières ou les petites servantes de l’endroit. On vanta à Golo l’agrément de pareilles amours. Rapidement, il était devenu le boute-en-train de la bande, et on croyait qu’un garçon aussi avisé et aussi « farce » se montrerait bientôt à hauteur et serait courtisé par les plus enviées. Les filles, en effet, le recherchèrent ; mais chaque fois que l’une d’elles lui adressait la parole, la belle humeur et l’aplomb du menuisier faiblissaient ; et, rougissant jusqu’aux oreilles, il ne songeait qu’à s’esquiver. Un peu étonnés de ce qu’ils prenaient pour de la timidité, les amis encouragèrent Golo, s’ingénièrent à faciliter ses entreprises. On lui désigna des vertus indulgentes, des jeunesses peu farouches : il résolut de profiter de ces indications, n’en fit rien et rentra toujours seul. Intrigués, les gars de Villebard résolurent d’en finir ; ils cherchèrent une complice et fixèrent leur choix sur une blanchisseuse de Chivres, Mélanie Guyard, qui revenait d’ordinaire en leur compagnie. Ils décidèrent de la faire escorter un soir par Golo : comme le menuisier était gentil et que l’aventure l’amusait, elle accepta. Le dimanche suivant, à la sortie du bal, on les laissa tous deux tête à tête. Pris à l’improviste, n’osant refuser, Golo accompagna la blanchisseuse, laquelle d’ailleurs était plus âgée que lui et laide. Ils suivirent la route qui longe la Marne, ils traversèrent les bois ; l’apprenti, qui s’était senti pris au départ d’un grand mal de tête, répondait mal aux avenants propos de la fille. Effrayé par la simplicité de l’intrigue, il marchait vite, les mains dans ses poches, en regardant le ciel. Quand il la laissa, dépitée, à la porte de ses parents, il n’avait pas proféré dix paroles, et minuit sonnait au clocher que déjà l’amoureux était étendu dans son petit lit, chez Hénocque.
Le lendemain l’histoire, connue de tous, lui attirait les plaisanteries et les quolibets de ses camarades.
— Comment, lui, ce gaillard si déluré, qui savait toutes les farces des chantiers et vous débitait des pages entières du Bréviaire des Blagueurs, il n’était pas plus brave avec les filles ! Était-il donc si dégoûté et lui fallait-il des princesses ?
Un peu honteux d’abord, Golo essaya d’expliquer sa conduite. Confiant dans ses façons de beau parleur, il eut la franchise de confesser ses lectures et de proclamer ses préférences. Devant ces paysans ahuris, il évoqua les plus belles histoires qu’il avait retenues. Avec les phrases enflammées qui étaient demeurées dans sa mémoire, il peignit les vertus des amants légendaires, vanta la religion de leurs serments et leur courage dans les épreuves. L’amour, c’était cela ; lui, du moins, ne le comprenait pas autrement. Son éloquence ne fut point goûtée ; il comptait sur l’admiration, ne rencontra que la raillerie :
— Non, tu sais, disait Létinois, l’apprenti bourrelier, nullement ébloui par tant de romanesque, — jamais tu ne nous avais fait autant rigoler ! Si tu crois à tout ce que tu nous as conté là, eh bien ! mon vieux, celui qui t’a vendu ça pour un demi-sac ne t’a vraiment pas volé !
Et Golo ne retourna plus à Mécringes. Longtemps, il se demandait qui pouvait avoir raison, de ses camarades ou de ses livres, ne concluait pas et demeurait perplexe : son besoin d’aimer était infini, et son cœur, hélas ! restait vide.