Peu de temps après, un soir d’automne, il rencontra, par hasard, Cendrine, dans la plaine. Il l’accompagnait, et tout en causant, comme il la regardait à la lueur d’un crépuscule couleur de marjolaine, il se prit à la trouver belle. Grande, un peu fluette, elle marchait droit, avec un air de fierté presque dédaigneux ; tout son orgueil de jeune paysanne dont les parents ont un peu de terre au soleil, s’épanouissait en crânerie. Ses cheveux bruns, soyeux et fins, découvraient un front luisant et volontaire ; la bouche était mince, les joues fraîches, le cou d’une blancheur insolite chez une fille de campagne. Et, sous des sourcils très arqués, elle avait de longs yeux gris, tendres et sournois.
Elle faisait à Golo un accueil cordial, nullement surprise des compliments qu’il lui adressait, et l’apprenti s’étonnait de ne pas les lui avoir adressés plus tôt. Vraiment, ce n’était pas la peine d’avoir été chercher si loin dans les livres des fantômes d’amoureuses, alors qu’il avait près de lui cette Cendrine qui avait été son amie autrefois, son amie d’aujourd’hui peut-être encore. Où avait-il eu les yeux pour ne pas s’être aperçu qu’elle était devenue belle ? Et voici que, presque subitement, au choc de la réalité, toute la sentimentalité acquise, héroïque et guindée, défaillait chez Golo. L’intérêt des passions factices se reculait, lui devenait étranger. Le petit monde d’illusions qui l’avait amusé un moment, auquel il avait cru, lui faussait compagnie. La vie le prenait, emportait tout. Il n’avait fallu que le hasard d’une rencontre pour le ramener à l’instinct.
Ce soir-là, ils se promenèrent côte à côte un bon moment, et ce moment leur parut court. Moins émue que Golo, Cendrine semblait pourtant prendre plaisir à se retrouver avec lui. Ils se quittèrent enfin ; mais, en se quittant, tous deux étaient sûrs qu’ils ne resteraient pas longtemps sans se revoir. Ils se revirent le lendemain, et l’autre lendemain encore, et sans qu’il y eût d’explications ni de promesses, ils reprirent leur ancienne habitude d’être ensemble.
Un matin, le jour de la fête de Chivres, Golo se rendait endimanché à la maison du Roc. Il allait solliciter des Rutel la permission d’accompagner Cendrine aux bals des villages voisins. Les parents réfléchissaient quelques instants, pour la forme, accordaient enfin ce qu’on leur demandait. Ce Golo était un brave garçon et qui peut-être ferait, plus tard, un bon épouseur pour la petite. Eux, les anciens, ne pouvaient conduire leur fille au loin dans les fêtes, et ce n’était pas une raison pour la priver de ce plaisir durant qu’elle était jeune. Alors, mieux valait la confier à Golo que la laisser emmener par le premier venu.
— Et tu sais, mon garçon, avertissait la mère, nous nous en rapportons à toi. Pas de mauvaises histoires !
Le menuisier protesta, jura tout ce qu’on voulut lui faire jurer. Ils allèrent le soir à Chivres, et au bal ne se séparèrent pas. Golo paya plus de quarante sous de danses de caractère et, dans les quadrilles, ses entrechats lui valurent un succès : d’ailleurs, il n’avait pas son pareil pour frapper le sol en mesure, à chaque reprise. Ils revinrent fort avant dans la nuit, une nuit d’été chaude et claire, silencieuse. Loin, très loin, sur le pont de Fromentières, on entendait à de grands intervalles, les pas des chevaux et les roulements des voitures. Et, tout près, c’était comme un soupir de ruisseau, plus léger, le grésillement heureux des insectes dans l’herbe. Le ciel, dans l’ombre sereine, gardait un souvenir bleu de la journée, et, dans les fossés, au ras de la route, se levait la douce blancheur des marguerites, couvertes de rosée. En passant devant la masse plus noire d’une meule, Cendrine eut peur et, pour la rassurer, Golo la serrait contre lui, l’embrassait. Ils ne riaient plus, continuaient à marcher, muets maintenant jusqu’au Roc. Ils se disaient adieu, quand l’aube pâlissait l’horizon.
Dès lors, ils assistèrent à toutes les fêtes. On les rencontra à Chamery où ils montèrent sur les chevaux de bois, aux Essarts où Cendrine essaya de tirer au pistolet, à Fromentières où deux heures durant ils se balancèrent sur des escarpolettes. A Villebard, ils se voyaient au Roc, ils se voyaient au Chep, et se donnaient des rendez-vous au puits du Vivier, au clos de Montcouvert, sur la route de Mécringes, sous les frênes du vieux parc de Vauharlin.
Mais leur asile préféré, c’était le ru de la Couarde, une gorge étroite qui descend à la Marne. Un ruisseau qu’accompagne une procession de peupliers coule au fond, caché par les ronces ; des acacias grêles croissent sur les pentes, entremêlés de broussailles et, sous la forêt des herbes pâles, on devine les petits chemins obscurs, les coulées sinueuses des lapins dont les terriers bordent les crêtes. L’été, les moissonneurs viennent y manger la soupe et, à l’automne quand les premiers vents aigres commencent à souffler, c’est là que se reposent les chasseurs ; on y est alors comme au creux d’un grand berceau ; les cimes des arbres chantent, et cette musique fait la tranquillité meilleure. Le soir, c’est le domaine solitaire et tendre des amants.
Cendrine et Golo parlaient fort peu d’avenir, et d’amour encore moins. Entre deux baisers, l’un à l’arrivée et l’autre un peu avant la séparation, ils tenaient des propos vagues et disaient au hasard des choses sans importance. Tantôt l’apprenti racontait les vieilles fables naïves de la tante Louvet, tantôt il faisait parade de ses lectures, répétait les facéties de l’atelier, ou s’appropriait les bons mots et les calembours d’un livre favori : le Bon farceur, comme il y en a peu, par un Ami de la Gaieté.
Cendrine écoutait. Elle se laissait amuser comme elle se laissait embrasser, sans entraînement. Golo, lui, aurait souhaité plus d’effusion et parfois, ému par un contact involontaire, il essayait de lui prendre la taille, de la baiser au cou. Mais elle, en paysanne des plaines grises, prévoyante et peu sensuelle, se défendait et, sans passion ni colère, combattait ces tentatives.