Décontenancé, les bras ballants, le menuisier reprenait alors ses histoires merveilleuses et de temps à autre, s’interrompant au hasard, il demandait à Cendrine :

— M’aimes-tu ?

Elle se taisait, heureuse de la question et cependant bien empêchée d’y répondre. L’aimait-elle ? Elle n’en savait rien. Elle imitait seulement les façons de ses amies ; toutes avaient un galant, docile à leurs caprices, et Golo était le sien. Quel autre aurait-elle pu choisir ? La belle humeur du compagnon lui plaisait ; intarissable en ses récits, jamais il ne montrait de mélancolie ou d’humeur, bien différent en cela des laboureurs ou des « calvaniés » qu’elle aurait pu fréquenter. Individus silencieux comme des bêtes et grossiers comme du pain de seigle, ceux-là, pour toute délicatesse, vous soufflaient d’ordinaire au visage la fumée de leurs pipes, et, lorsqu’ils serraient de près les filles, il n’était pas toujours aisé d’écarter leurs mains ou de les rabattre. D’ailleurs, Golo passait pour un ouvrier solide à la besogne, et les gens du village, volontiers, le citaient comme le type du beau garçon. Flattée du propos, encouragée aussi par la jalousie de ses compagnes, Cendrine, à la fois par sentiment et par calcul, accueillait les assiduités du jeune homme.

A tous, leur mariage semblait certain. Ils étaient bien assortis de caractère et de taille ; la dot de Cendrine était assurément plus forte que les économies de Golo et de sa tante, mais l’habileté du menuisier rétablirait l’équilibre. Le père et la mère Rutel écoutaient, laissaient dire, et ne se montraient pas fâchés de ces projets. Golo allait fréquemment leur rendre visite ; on lui offrait à boire, et bien qu’il n’eût point encore parlé ni tenté d’ouvertures, son assidue présence au Roc pouvait passer pour une acceptation tacite. Il leur faisait des cadeaux, fabriquait dans du hêtre donné par son patron une brouette pour Rutel et un banc de lessiveuse pour la vieille. Les camarades plaisantaient Golo : « Quand commencerait-il son lit de noces ?… »

— Après, il ne te restera plus qu’à faire la boîte des vieux, et tu en auras, de la monnaie, mon homme !

Le menuisier s’égayait du propos, mais au fond, il n’était nullement rassuré sur le prompt accomplissement de leurs prédictions et de son rêve. Ces gens ignoraient ou méchamment feignaient d’oublier quel était son âge. Il avait vingt ans, et l’époque approchait où il devait tirer au sort. Dans quelques mois, un matin de février, il suivrait la grande route où naguère il avait imité les marionnettes. Là-bas, à Mécringes, il mettrait la main dans l’urne. Le sous-préfet déplierait un numéro extrait d’une enveloppe, et Golo tremblait malgré lui en songeant que ce papier mystérieux déterminerait sa vie et déciderait de son bonheur.

III

C’était le tirage au sort dans la grande salle de la Mairie de Mécringes, une pièce humide qui servait aux audiences de la justice de paix et aux adjudications notariales. Golo reconnaissait l’endroit pour y être venu autrefois passer l’examen du certificat d’études. Le long des murs, il retrouvait les vitrines tapissées de papiers à ramages qui enfermaient la collection zoologique, léguée un demi-siècle auparavant par M. Chautain, naturaliste bien connu dans le canton. Les bêtes étaient là, empaillées, couvertes de poussière et raidies dans des attitudes conformes à leurs caractères : un renard charbonnier surprenait une poule de Houdan ; un écureuil croquait une noisette ; la patte levée, un héron pêchait, tandis que les oiseaux des Iles, le bec ouvert, semblaient vocaliser autour d’une fontaine de cristal. Et tous ces animaux regardaient devant eux, fixement, avec leurs gros yeux de verre qui bombaient hors des têtes. La plupart des sujets avaient souffert par le temps et la vermine ; des plaques chauves se voyaient aux robes des quadrupèdes, et souvent de larges ouvertures bâillaient sur le ventre râpé des volatiles sans queues.

Le cœur serré, les idées troubles, Golo considérait ces pauvres choses. Il lisait les étiquettes, épelait les noms latins pour s’étonner ensuite que le chat pût s’appeler felis et le lapin cuniculus. Autour de lui, une centaine de paysans attendaient, anxieux. Certains, afin de paraître crânes, affectaient de parler très haut, se campaient les poings sur les hanches, remontaient leurs casquettes au sommet de chevelures débordantes, où la pommade luisait, et croyaient se donner de la sorte le genre des villes où ils seraient envoyés en garnison. Des facétieux affirmaient que la guerre était imminente ; on allait s’aligner, et plus d’un, parmi ceux qui étaient là en ce moment, dans cinq ans ne danserait pas à l’Ile d’Amour. Les attristés, ceux qui ne dissimulaient pas, étaient attirés les uns vers les autres : dans un angle, près du poêle, à l’écart, ils formaient un groupe où l’on se chuchotait des cas de dispense et de réforme.

Le menuisier, lui, songeait à son mariage. Il s’était décidé à entretenir les Rutel, et de son projet d’épouser Cendrine, et de son prochain départ pour le régiment. Leur réponse ne l’avait pas rassuré.