— Amène un bon numéro, mon Golo et l’affaire est dans le sac, nous vous marions à ton retour. Mais si, par malchance, tu dois t’en aller pour cinq ans, tu comprends bien que nous ne pouvons pas te donner notre parole. Nous devons même défendre à Cendrine de s’engager avec toi. Peut-être t’attendra-t-elle, la petite, puisque tu parais lui convenir ; mais, dans notre intérêt à tous, il est plus prudent de rester libres. Cinq ans, c’est long, sais-tu ? bien long, surtout pour une grande fille déjà en âge d’être mariée. D’aussi sages qu’elle n’ont pas, à beaucoup près, mis ce temps-là pour changer d’idée ; elle peut en aimer un autre… toi, tu peux ne plus revenir… alors elle coifferait sainte Catherine, et nous voilà avec une vieille fille à la maison ; ça n’est pas gai, et ça s’est déjà vu, mon garçon, ces choses-là.
En vain, Golo jura ses grands dieux : on pouvait compter sur lui, jamais il n’aurait d’autre promise. Ses protestations n’ébranlèrent pas le vieux Rutel. Dans ces conditions, Golo sentait bien que son bonheur était menacé : le nombre des bons numéros était restreint ; puis, il ne croyait pas à la chance. Il s’en irait, et, pendant son absence, les Rutel donneraient Cendrine au plus riche qui se présenterait, et elle, si insouciante, si passive, ne manquerait pas de leur céder. Oui, le rêve de sa jeunesse allait prendre fin.
Un grand bruit de chaises remuées vint de l’estrade. Les maires du canton se levaient pour saluer le sous-préfet. Il faisait son entrée, et sous le buste de la République, auréolé de drapeaux, les présentations se succédèrent, interminables. Pour se distraire, Golo essayait de contempler dans une vitrine des grenouilles qui se battaient en duel. L’appel commença enfin, fut mené promptement, tandis que les conscrits qui n’avaient pas encore tiré supputaient leurs chances d’après les numéros sortis.
— Constant Louvet ! cria un gendarme.
Golo s’avança très tranquille ; presque inconscient, il mit la main dans la boîte, prit un billet, le tendit au président, lequel le déplia avec lenteur.
— Constant Louvet, de Villebard, numéro 3.
Le chiffre et le nom furent répétés plus loin à une autre table.
Numéro 3, c’était la marine : Golo le savait. Et, tandis que, très pâle, il se dirigeait vers la porte, il entendit un grand gaillard de Chamery qui gouaillait dans son dos :
— Tiens donc, le bon ami à la Rutel ! ce n’est pas encore demain que nous irons à sa noce !
Dehors, on se pressait autour de trois marchandes : elles vendaient des cocardes, des images enrubannées qui représentaient un dragon lancé au galop entre deux nuages, un chasseur en vedette, un artilleur pointant sa pièce, ou bien encore une allégorie : la France, la République et l’Alsace-Lorraine en marche vers les glorieuses revanches.