Comme les autres, Golo acheta sa cocarde et fit tamponner au-dessous de la vignette son numéro de tirage. Immense, le chiffre unique se détacha sur la partie blanche de la feuille, et, avec un gros soupir, le menuisier orna sa casquette de cet emblème.
Les conscrits de Villebard se rendirent au café, chez Lemoine. L’établissement était plein de consommateurs. Groupés par village, ils s’étaient fait apporter des litres : on buvait dans la salle à manger, sur le billard et jusque dans la cuisine. A chaque table, successivement, des chanteurs se levaient et entonnaient des couplets patriotiques. Selon l’usage, on les écoutait silencieusement. Les uns s’efforçaient de mettre dans l’expression et le geste l’autorité des vieux troupiers, les autres affectaient la gravité des barytons en habits noirs applaudis par eux dans les cafés-concerts des villes, les soirs de marché. L’assemblée tout entière accompagnait au refrain, et, sur les longues tables de bois, battait la charge avec les bouteilles. Un boulanger attaqua le Vaisseau le Vengeur ; puis vinrent les Cuirassiers de Reichshoffen, le Drapeau de la France, des récits chantés où il n’était question que de lettres dernières à des promises, d’imprécations maternelles, de décorations accrochées à des tuniques d’agonisants, au coucher du soleil, sur des champs de bataille. Beaucoup pleuraient de les entendre.
Comme les camarades, Golo buvait, et l’alcool peu à peu lui faisait oublier sa tristesse. Les bras croisés, la bouche ouverte et les yeux mi-fermés, devant son verre, il se laissait aller à des rêves de gloire : il savait par cœur sa théorie, conquérait des galons, la médaille, revenait, était nommé gendarme à Mécringes. Après se l’être redite à lui-même, il allait commencer une complainte que lui avaient enseignée les compagnons menuisiers, une complainte dramatique où des francs-tireurs faits prisonniers déconcertaient leurs bourreaux par de mâles réponses, quand ses amis l’entraînèrent : il était l’heure de regagner Villebard.
Ils sortaient. Déjà ceux de Chivres, une vingtaine de jeunes gens, paisibles à leur habitude, mais aujourd’hui tapageurs et gesticulants, drapeau et tambour en tête, partaient. Ceux-là surtout qui, en raison du numéro de leur tirage, pouvaient se croire sûrs d’échapper au long service, affectaient des allures martiales et s’appliquaient à marcher au pas. Les conscrits de Villebard s’en allaient à leur tour avec moins d’appareil ; ils étaient huit en tout dans le cortège. Parmi eux, seul Pierre Mélin avait eu de la chance ; Létinois avait bien amené le 14, mais peu lui importait, car il était fils de veuve.
La neige qui tombait depuis la veille avait cessé, mais le ciel restait plein, laineux, d’un gris uniforme, sans nuance. Dans la campagne rase, les champs et les arbres se déformaient sous la blancheur accumulée. La neige, çà et là, comme vivante, remuait ; le vent la chassait, la poussait dans les fonds où elle s’amassait par couches, avec des ondulations régulières et harmonieuses. Sur les arbres, au bord de la route, les petits oiseaux roulés en boule se tenaient immobiles ; seules, les pies sautillaient, et au bruit des passants, des nuées de corbeaux qui cernaient les meules, d’un vol lourd, s’enlevaient. Dans le passage déblayé au milieu du chemin, les conscrits marchaient l’un derrière l’autre ; ils se taisaient. Létinois et Mélin par délicatesse, les autres parce qu’ils n’éprouvaient pas le besoin de faire les fanfarons avec des « pays ». A la montée où jadis il avait déclamé les scènes de Geneviève de Brabant, Golo, dégrisé par le froid, essayait pourtant de chanter, dans la nuit qui venait :
Nous partons pour l’Amérique,
Nous mettons la voile au vent,
Eugénie, les larmes aux yeux,
Je viens te faire mes adieux.
Il ne continuait pas, car il les sentait venir, les larmes.