Arrivé à Villebard, il rentrait tout droit chez son patron. Au Roc, ils le sauraient assez tôt, qu’il avait tiré le 3 : ils le savaient déjà, du reste, ayant appris la nouvelle par le facteur.

— Pas de chance, mon pauvre Golo ! lui cria le lendemain le père Rutel.

Il n’en dit pas davantage. Cendrine, elle, plaignit son ami et parut sincèrement attristée.

— Non, jamais je n’aurais cru que tu partirais pour cinq ans. Et si encore tu avais dû aller en garnison tout près d’ici, tu aurais eu des permissions, et on t’aurait vu de temps en temps. Mais le garde-champêtre m’a dit comme ça que, si tu n’étais pas réformé, on allait t’envoyer bien loin, dans des pays au bord de la mer. Les voyages seront trop longs et trop coûteux. Ah ! j’ai bien peur, vois-tu, que jamais tu ne puisses venir l’an prochain à la fête de Villebard !…

Les mois passèrent… Lors de la revision, Golo avait été déclaré bon pour le service. Ses rendez-vous avec Cendrine continuaient, comme s’il ne devait plus être question du régiment. Lui, d’ailleurs, évitait de parler de son départ, et la liberté que lui laissaient les Rutel de se retrouver à toute heure avec leur fille lui avait rendu confiance. Il espérait. Cendrine l’attendrait peut-être, et peut-être aussi quelque événement imprévu, une maladie, la fin d’une guerre, le renverrait bientôt à Villebard pour y épouser l’amie de sa jeunesse. L’insouciance de son âge et de son caractère avait aussi pris le dessus.

Octobre arriva cependant. Un matin, les gendarmes apportèrent une feuille de route chez le père Hénocque : Golo était incorporé dans l’infanterie de marine, à Rochefort, et il devait se mettre en route le 27, un jeudi.

La veille du départ, la tante Louvet invita les Hénocque et les Rutel à venir souper et manger des crêpes. Et tandis que les anciens demeuraient à boire le vieux vin de Crouttes, Cendrine et Golo sortirent, se promenèrent ensemble une dernière fois. Ils voulurent faire le pèlerinage du ru de la Couarde où s’étaient écoulées pour eux tant d’heures charmantes. Ils suivirent le ravin l’un derrière l’autre, dans l’étroit sentier où leurs pieds foulaient la litière nouvelle des feuilles mortes. Celles qui restaient aux branches frissonnaient sous la lune avec un bruit d’agonie ; par instants, le vent les cueillait ; elles tombaient lentes en tourbillonnant, essayaient de planer et, dans une dernière courbe alanguie, se posaient silencieusement à terre.

A mesure que les amoureux s’enfonçaient sous le taillis la nuit devenait plus épaisse. Un arbre abattu par un orage de l’été leur barrait la route. Ils s’assirent dessus. Très longtemps, la main dans la main, ils demeurèrent sans parole, et dans la paix de l’ombre ils entendaient au loin les bruits de la Marne, la chanson monotone du barrage, et le roulement des voitures passant sur le pont de Fromentières. De grands oiseaux vinrent se coucher sur un chêne au-dessus de leurs têtes, tandis que, se rapprochant, s’éloignant, puis se rapprochant encore, un renard en chasse jappait aux flancs du coteau.

Cendrine, la première, osa parler du lendemain.

— C’est loin, Rochefort ? dit-elle. Combien y a-t-il de lieues d’ici ?