— Eh bien ! mon pauvre vieux, ce que tu avais l’air d’une andouille, tantôt, à balader la boîte à Saint-Firmin ! Toi et Mignot, vous faisiez la paire !… Tu es donc devenu calotin, chez les Annamites ? Et moi qui croyais que tu t’étais fait Chinois !… Grand Nicodème, va ! c’est-il que t’attends pour être bedeau ?
Des rires bruyants éclataient : Golo riait aussi, mais riait jaune, un peu vexé de voir qu’au fond aucun des amis n’était fâché qu’on raillât l’homme revenu de loin, le médaillé du Tonkin ; et il se demandait si réellement on ne s’était pas moqué de lui, tout à l’heure, et si, à promener la châsse, il n’avait pas récolté le ridicule au lieu de la considération espérée. Il s’excusait naïvement, mais Chandelle reprenait :
— Tu étais plus chouette que ça dans le temps, mon garçon. Tu es donc devenu bête en voyageant, toi ? Tu ne te rappelles donc pas, il y a dix ans, quand tu avais fait la traînée de poudre depuis le cimetière jusqu’à l’autel, un soir du mois de Marie ? C’était ça, une riche idée ! Pendant que tout le monde se sauvait, toi, tu ne perdais pas ton temps : tu embrassais Cendrine Rutel dans un coin durant que la mère prenait ses jambes à son cou… Et maintenant, voilà que tu fais la pige à Mignot ?
Heureusement pour Golo, le nom de Mignot détourna la verve de Chandelle, et ce furent, durant une heure, des histoires où cet imbécile était bafoué, intarissablement. Une fois qu’il était allé à Meaux avec quarante sous dans sa poche pour s’amuser, ne les avait-il pas donnés, sans demander la monnaie, à un décrotteur voisin de la gare qui lui avait ciré ses souliers à l’arrivée ? Une telle stupidité scandalisait l’avarice de tous ces paysans.
Quand leurs invectives contre Mignot furent un peu calmées, Golo, pour se faire pardonner sa conduite de tantôt, essaya de raconter des farces de chambrée, des histoires de bord apprises pendant ses traversées. L’effet fut nul. Le milieu ne valait rien ; et bientôt il se tut, voyant qu’il ne faisait rire personne. Il comprenait lui-même, du reste, que son temps de boute-en-train était fini, qu’il n’était même pas capable de s’amuser pour son compte, qu’il n’était plus propre qu’à une chose : penser à Cendrine. Qui donc le délivrerait de cela, vingt dieux ? Qui donc lui ferait passer cette sacrée maladie ?
Le père Farcette entra, avec des bouteilles sous les bras et aux mains deux bougies dans des chandeliers de cuivre. Sourdement Golo se mit à boire ; l’absinthe succéda au vermouth, l’« Apéritif Meldois » à l’absinthe. Maintenant, il ne savait plus. Il entendait rire autour de lui, des chansons s’étaient élevées, des chansons d’une solide obscénité qu’on chantait déjà dans sa jeunesse ; il se mit à reprendre les refrains comme les autres, à faire du bruit avec tout le monde. Il lui semblait que sa douleur chancelait, tombait dans un grand trou.
Devant lui, de plus en plus, les choses se faisaient troubles : la lumière des bougies projetait sur le mur blanchi à la chaux des ombres énormes qui s’agitaient confusément ; dans l’air alourdi passaient des mots qui avaient perdu leur sens, des cris de bêtes. Cependant il s’aperçut qu’il n’était plus à côté de Carrouge ; quand donc avait-il changé de place ? Il lui sembla aussi qu’on apportait des assiettes et des plats qui fumaient. Il mangeait, très digne, prenait même garde à ne pas se tacher. Il buvait encore et, quand les pipes s’allumèrent, il se trouvait très heureux. Tassé sur sa chaise, un coude sur la table, il regardait devant lui, l’œil un peu rond et ressentant un grand bien-être. Tout lui paraissait facile ; toujours amoureux, mais sans souffrance aucune, il se passait très bien de Cendrine, l’idée seule de son amour le contentait. Il avait aussi de l’amitié pour tout le monde, il n’en voulait plus à Chandelle qui l’avait blagué tout à l’heure ; même, si Champion avait été là, il aurait trinqué avec lui. Quant à Carrouge, il l’adorait, il le voulait près de lui, l’assommait de cordialités. Décidément, la vie était bonne, tout de même.
En bas, dans la grande salle que l’on inaugurait ce soir-là, le bal commençait : un piston et un violon juchés sur une table attaquaient le quadrille. La « coterie » descendit dans la pièce démeublée et parée de branches de sapin symétriquement clouées au mur. Des danseurs s’agitaient. Il y avait là des jeunes gens en condition à Paris, venus pour la fête, trop bien mis et l’air méprisant, des garçons et des filles des villages environnants. Mais celles qui avaient le plus de succès, c’étaient les femmes de chambre des châteaux voisins : des vraies dames, avec des robes claires, des gants jaunes et des cheveux en boucles sur le front. On se les arrachait, et Golo eut toutes les peines du monde à obtenir que l’une d’elles lui accordât une valse. Quand il lui eut entouré la taille de son bras et qu’ils partirent à peu près en mesure, il perdit toute notion de la vie réelle ; il trouva seulement que sa danseuse avait du linge fleurant bon, et il voulut l’embrasser dans le cou. Il lui sembla aussi qu’il buvait encore une canette avec elle dans la salle contiguë ; puis, plus rien…
Et quand, vers trois heures du matin, il sortit avec les derniers, avec ceux qui n’avaient pas eu de filles à reconduire, très saouls, dans la nuit déjà froide de cette fin de septembre, ils brayaient à tue-tête :
Vers les rives de France,