Le soir, après la soupe, les consommateurs revenaient presque tous. Mais ils ne riaient plus, ne chantaient plus ; ils buvaient, taciturnes. Ils dormaient, le nez sur leurs verres ; et dans la salle pleine, silencieuse, on n’entendait qu’une seule conversation, une dispute entre deux ivrognes, interminable, et cette affirmation renouvelée par l’un d’eux, toutes les cinq minutes, d’une voix empâtée, pleurarde :
— Je te dis que son frère est artilleur !
Le lendemain, le surlendemain, puis tous les jours, Golo retourna chez Farcette. Désormais, il consacra au cabaret sa vie fainéante, et le Puits 120 remplaça les champs et les routes, les bois et la rivière. Non content de descendre régulièrement à l’heure de l’apéritif, il saisissait tous les prétextes qui pouvaient le ramener à l’auberge : la présence à Villebard des ouvriers de Mécringes, le passage du revendeur et des gendarmes, du boucher et du tueur de cochons. Il devenait l’ami de tous les corps de métier, s’attablait avec tous les clients d’occasion. Un camarade traversait le Chep, criait par-dessus le mur :
— Viens-tu par en bas boire un verre ?
Le menuisier se faisait prier. Le travail pressait, assurait-il, sérieusement.
— Bah ! tu as bien un moment… On ne s’assoiera même pas. Nous en avons pour cinq minutes.
Golo finissait par accepter : les cinq minutes devaient durer jusqu’à la fin de la journée.
Hénocque s’était fâché. Depuis quelque temps déjà, il ne payait plus ses semaines à Golo, l’avait mis à la tâche, voulant bien encore, par bonté d’âme, le coucher et le nourrir, dans l’espoir qu’il arriverait à s’amender. Au début, quand il désertait l’atelier pour s’en aller au Roc, plus tard, alors qu’il avait complètement abandonné sa besogne pour courir les champs, le patron lui avait bien adressé des remontrances et des menaces. Comme elles avaient été vaines, il ne lui parlait même plus, le laissait flâner, s’abrutir dans la fainéantise, la traînerie et la bamboche.
Golo profitait de ce découragement. Puisqu’on ne le payait plus, il ne devait rien à personne ; et, d’accord avec son patron, lui semblait-il, en paix avec lui-même, jamais il ne s’était trouvé si paisible.
La bande à Carrouge, dont il faisait partie maintenant, avait choisi sa table du côté du jardin, dans un angle où l’on était toujours tranquille. Par la fenêtre, au-dessus des pots de géraniums rangés entre les rideaux et les vitres, on apercevait l’enclos délaissé par les anciens propriétaires, de vieux pommiers argentés de lichens et dorés de mousse, des vignes non taillées qui rougeoyaient au-dessus des allées, des massifs de rosiers assauvagis et de grands chrysanthèmes blancs, qui tremblaient dans le soir, au vent d’octobre. Vers cinq heures, les camarades venaient s’asseoir là ; et le premier arrivé — c’était généralement Golo ou Carrouge — s’emparait du journal, histoire de lire les faits divers et de suivre le feuilleton. En peu de mots il mettait les nouveaux venus au courant des crimes du jour et des péripéties du roman. Jamais on ne parlait politique : sur ce sujet ils étaient tous d’accord. Mais, sitôt qu’ils se trouvaient en nombre, ils réclamaient les cartes et attaquaient le rams. On jouait l’absinthe, puis le vermouth, quelquefois encore le bitter-curaçao : ils jugeaient sage de ne jamais consommer plus de trois apéritifs : ils se ménageaient pour le soir.