La salle paraissait plus gaie alors sous les quinquets allumés. Il y avait là des vieux, plusieurs sociétés de veufs et de célibataires, toute la bohème paysanne de Villebard. On était en famille : la mère Farcette tricotait derrière le comptoir, et le patron, devenu plus sociable depuis que les affaires allaient mieux, plaisantait avec l’un ou avec l’autre, faisait un quatrième à la manille, enseignait un carambolage.
Ce que l’on buvait, c’était d’ordinaire des alcools frelatés, enfermés dans des litres aux étiquettes bariolées portant des noms étranges, pharmaceutiques. Des bouteilles circulaient, figurant des bustes d’hommes hier célèbres, ou représentant des monuments connus, des tours, des colonnes ou des statues. Quant au vin du pays, au vin de France, les jeunes hommes en avaient perdu le goût. Si par hasard ils en demandaient, au lieu du Crouttes annoncé ou du Dormans espéré, c’était une vinasse algérienne qu’on leur servait, une vinasse épaisse et âcre, résine liquide bouchée de mousse violette. Ils la jugeaient délicieuse, tandis que les vieux protestaient : eux savaient ce que c’était que le vin et ils parlaient des anciens vignobles de la vallée de la Marne, citaient des crus, nommaient des propriétaires, vantaient des années de récoltes. La bière ne leur plaisait pas davantage, et, un jour que Carrouge la vantait, en célébrait les vertus hygiéniques, un septuagénaire, le père Virot, l’arrêtait :
— Ah ! mon garçon, tu n’y connais rien !… La bière, la bière !… Mais c’est parce qu’on la paie qu’on la boit. Si on ne la payait pas, on ne la boirait pas !
Tous cependant demeuraient fidèles au marc, et plus encore aux eaux-de-vie de fruits ! Mais la crainte des agents du fisc empêchait Farcette d’en débiter. Pourtant, lorsque Golo le croyait bien disposé :
— Allons, patron, servez-nous du marc, mais du vrai, du bon, du marc de Champagne.
Le cabaretier se récusait : il y avait beau temps qu’il n’en avait plus.
— De l’eau-de-vie de prunes, alors !
De l’eau-de-vie de prunes, parbleu ! il savait bien où en trouver, et de la fameuse ! Un homme de Sainte-Aulde lui en avait offert dix litres la semaine passée, mais il n’avait pas osé les lui prendre, rapport aux rats-de-caves. Ah ! ils n’étaient pas commodes à carotter, ces mufles-là ! Tout dernièrement encore, ils avaient cherché des raisons au père Gollard pour un vieil alambic déniché dans son fournil ; et le cabaretier de Chivres, un novice, s’était laissé pincer bêtement et en avait eu, à Meaux, pour ses soixante francs d’amende… Bien sûr que non, il ne se souciait pas de lâcher sa monnaie au gouvernement, le père Farcette !
Golo n’insistait pas davantage. Carrouge et lui, d’ailleurs, avaient la confiance du patron, qui, pour eux seuls, sortait les précieuses bouteilles de son cellier, lorsqu’ils venaient boire leur goutte le matin afin de se remonter l’estomac.
— Et puis, si vous en voulez, du marc et de la prunelle, poursuivait Farcette, vous n’avez qu’à en faire chez vous… du moment que vous n’en vendez pas…