— Et les grenouilles donc, fit Chandelle, ce qu’elles doivent s’embêter, pour le quart d’heure !

Mais, optimiste par état, le cabaretier affirma que c’était un bon temps pour la culture.

En se retournant vers la croisée, les quatre hommes observèrent que la neige recommençait. Même, elle tombait plus drue encore que la veille, et le jour avait subitement baissé. Farcette parlait d’allumer la lampe à pétrole. Le vent s’était levé et ses rafales successives tassaient la neige sur l’appui des fenêtres. Un moment, l’ouragan fit rage au point que les maisons d’en face disparurent. Cela devenait comique, à la fin, et les buveurs s’esclaffèrent, devant cette outrance des éléments.

Toutefois, lorsqu’ils furent las du spectacle, ils réclamèrent les cartes, mais Golo refusa net de faire un quatrième à la manille : son ouvrage le réclamait.

— Ton ouvrage ? tu ne vas pas nous ennuyer avec ton ouvrage ! D’abord, nous ne faisons qu’un tour. Allons, reste donc ! sans cela, tu vas nous forcer à jouer au piquet voleur.

Farcette, lui aussi, insistait, pour la forme seulement, car il le connaissait, l’ouvrage de Golo : « c’était de l’ouvrage pressé ; il y avait une particulière qui attendait sa commande. » Et comme Carrouge et Chandelle s’étonnaient, Farcette, tirant la langue de côté, clignait de l’œil et se répandait en gestes équivoques.

Le menuisier n’écoutait rien, plantait là les camarades. Farcette a dit vrai sans doute. Cendrine est seule aujourd’hui et il faut en profiter… En profiter, mais non comme le pense cet imbécile, en profiter pour s’arracher le cœur enfin, à jamais ! Tout à l’heure, sous ce même ciel funèbre et malade, Cendrine aura cessé d’exister pour lui. Et, devant cette solution si proche, il goûta un instant cette satisfaction étrange que procure l’irrémédiable, et cette espérance de repos qui adoucit leur défaite aux vaincus. Il se trouvait brave, très brave, au point de chasser, sans s’y attendrir, l’idée qu’il sentait poindre en lui, d’un événement mystérieux, d’un désastre surnaturel qui surviendrait peut-être, et lui livrerait Cendrine pour toujours.

Il remontait la rue. Autour des maisons la vie avait cessé. Ni chiens sur les portes, ni poules sur les fumiers, ni pigeons sur les toits. Quant à ce qui se passait à l’intérieur, impossible de le deviner à travers les carreaux givrés, tout blancs comme des yeux d’aveugle. A gauche, le ruisseau descendait, grelottant entre deux franges de glaçons. Partout le silence ; seul, venant d’une ferme, le ronflement rythmé d’un tarare allait s’accélérant. Chez Albert, tout était clos aussi ; aucune fumée ne montait du toit, et la neige, dans la cour, était intacte : il n’y avait pas à en douter, Cendrine était chez son père, et, sans hésitation, Golo prit le chemin du Roc.

Lorsqu’il arriva au petit mur, il dut s’arrêter un peu, tellement l’émotion l’étreignait. La maison où il avait aimé était devant lui et il se rappelait l’avoir vue jadis, toute blanche comme aujourd’hui, par un même jour finissant. Bien qu’il essayât de se raidir, des souvenirs innocents d’affection enfantine lui revinrent d’un seul coup, évoquant la joie de leurs jeux d’hiver. Dans cette allée, un soir, en revenant de l’école, ils s’étaient lancé des boules de neige, jusqu’à la nuit ; une autre fois, il avait modelé près de la porte un bonhomme qui brandissait un sabre de bois : c’était Bismarck, et, à la brune, Cendrine en avait eu peur. Plus tard, l’année qui avait précédé son départ, il l’avait poursuivie à travers le jardin, la menaçant de lui fourrer de la neige dans le cou. Longtemps elle avait couru, suivie de Castillo qui jappait ; il l’avait prise enfin, mais la neige dans ses mains avait fondu, et c’étaient ses doigts fiévreux qu’il lui coulait dans la poitrine tiède et ferme… Et dire que c’était le même jardin, la même neige, et que ce n’était plus la même Cendrine !

Elle était là pourtant, en train de balayer l’allée devant la maison, les mains rouges sortant de ses mitaines, et la figure pâlie sous le capulet de laine brune qui, serré au menton, ne laissait voir que l’ovale du visage.