Il quittait le lavoir, et, pour ne pas laisser dans son esprit un vide où pût se faufiler la tentation, il s’obligeait à songer à des choses lointaines. Il ferait réparer sa maison, la louerait, vendrait ses champs, s’établirait au loin à son compte. Cependant il avait beau rêver à son héritage, c’était la rivière qu’il regardait. Il détournait les yeux, les fixait sur les peupliers qu’il s’appliquait à toiser, à évaluer l’un après l’autre. Ils étaient bons à couper ; il s’efforçait de supputer l’argent qu’on pourrait tirer des voliges et des feuillées : vainement.
Alors il renonça à lutter, s’avoua à lui-même que la pensée de la mort le sollicitait. Il essaya de s’accoutumer à cette horreur, de discuter avec elle, de la regarder face à face : plus il l’envisageait, moins elle lui paraissait terrible. D’autres y avaient passé avant lui : le père Cluet s’était tué à cause de sa femme, et le pendu lui apparaissait tel qu’il l’avait vu à travers le cœur du volet… Pauvre vieux ! il en avait fini avec son malheur, un malheur tout pareil au sien, à lui, Golo. Il était bien tranquille, à cette heure, il ne pleurait plus « sa compagnie », le père Cluet ! Et ce n’était pas difficile, pourtant ! Au père Cluet, un bout de corde avait suffi ; un saut dans la Marne lui suffirait pour l’aller rejoindre, là-bas, dans un pays où l’amour d’une femme ne vous poursuit guère.
Golo suivait la berge comme afin de se rendre l’eau familière. Des mottes de terre sous son pied se détachèrent du bord. Il les vit tomber et faire de grands ronds. Pourquoi ne les suivrait-il pas ?
Il hésitait encore, mais ses dernières hésitations, à la longue, lui devenaient si intolérables, l’idée qu’il allait cesser d’être lui paraissait si inadmissible qu’il fuyait devant elle et, jetant sa valise, il se prit à courir au hasard, comme une bête affolée.
La valise derrière lui roula, tomba dans un trou, au milieu des épines. Et Golo courait toujours, dépassait les lignes des saules étêtés, traversait les haies, s’éclaboussait à la boue des mares… Il s’arrêtait enfin, hors d’haleine, et le vertige le prenait, avec la sensation douce du vide sous lui, l’écœurement que donne le va-et-vient de la balançoire. Une dernière fois il tentait de réagir, mais bientôt ses fibres se détendaient, et les liens qui le retenaient à lui-même tombaient les uns après les autres. Il s’abandonnait enfin, consentait à mourir, et, comme déjà le néant, du calme l’enveloppait, presque du bien-être.
Il alla vers les grands fonds, chercha une bonne place, crut l’avoir trouvée en face d’une île. L’endroit était connu pour la profondeur de la rivière, et la vitesse du courant redoutée par les nageurs, quand ils se baignaient aux environs, par les chaudes soirées de juillet ; mais, Boccand, le tireur de sable, amorçait sous un saule, et Golo, dérangé par la rencontre, faisait semblant de s’intéresser à l’opération, l’encourageait : « Tout à l’heure, s’il avait la patience d’attendre, il lui viendrait un gros poisson !… »
Paisible, du pas indifférent d’un homme qui se promène, il continua sa marche jusqu’au-dessus du vieux moulin de Salzarde. Là où jadis s’ouvrait le pertuis, il y avait une fosse profonde de cinq mètres, au moins : Golo se rappelait les avoir donnés à sa ligne lorsqu’au printemps il venait pêcher là l’anguille et le barbeau. Il n’alla pas plus loin : à quoi bon chercher davantage ?
Cependant, il se donna du répit encore. Les derniers carillons de la messe s’entendaient, là-bas, au-dessus de Villebard ; il attendrait, pour en finir, que l’horloge sonnât le douzième coup de midi, et resta là, adossé à un peuplier, les yeux fixés sur le clocher de l’église.
Éparse et précise, toute son enfance, évoquée par la silhouette des maisons, la couleur des toits et l’envolement des fumées, revivait en sa tête. Et parmi ses souvenirs, d’autres souvenirs intervenaient sans cesse ; des physionomies d’hommes, des formes d’arbres, des visions étranges de casernes et de paquebots, de rizières et de coolies, se bousculaient, se confondaient pêle-mêle, comme si toute cette foule d’individus et de paysages s’empressait pour venir lui dire adieu. Une face de Chinois lui apparaissait dans une hallucination persistante, celle d’un pirate débusqué de la brousse et poursuivi, la baïonnette aux reins, jusqu’au Fleuve Rouge. L’homme s’était jeté à l’eau, et, comme il remontait avec des miaulements de peur et montrait à la surface sa figure jaune et bouffie, grimaçante, Golo, à deux reprises, avec ses camarades, avait renfoncé dans le fleuve la grimace et les cris… S’il allait remonter, lui aussi ? Par précaution, assis sur la berge en muraille, il nouait ses jambes avec sa ceinture, puis il ôtait sa veste neuve, la posait soigneusement pliée à terre : tant mieux pour le pauvre bougre qui en profiterait !
Ses préparatifs terminés, il attendait. D’autres souvenirs encore accouraient, très menus ceux-là ; l’horizon de sa vie se fermant à mesure, ils n’étaient plus suscités que par l’endroit où il se trouvait. C’était, voici bien des années dans cette même prairie, sous ces mêmes arbres, avec les gamins du village, des récoltes de morilles, des chasses aux grenouilles grises. Golo entendait les cris de la bande ; on avait découvert un escargot, et comme la bête se contractait, rentrait dans sa coquille, on lui chantait :