— Neuf heures, se dit-il, neuf heures !…
Pendant ses rêveries, il avait oublié son train. Bah ! il prendrait celui du soir !
Le retard ne le fâchait pas. Au contraire, il se félicitait du hasard qui lui donnait un prétexte pour demeurer encore au pays jusqu’au milieu du jour. Alors, puisqu’il avait le temps, au lieu de passer le pont, il reprit sa valise, revint sur ses pas, suivit le bord de la rivière.
Bientôt, il arriva au pied du monticule où se dresse l’église : c’était la contrée des peupliers. Des files d’arbres s’alignaient en allées régulières, les grisards alternaient avec les carolins, tandis que, tendues entre les troncs, des cordes pendaient, molles, délassées du linge blanc des lessives. Le dégel faisait pleurer les petites branches qui fusaient en bouquets, éclaboussées d’eau et de soleil. Les plus grosses se débarrassaient de leurs paquets de neige : de temps en temps ils se désagrégeaient, tombaient et s’écrasaient à terre, avec un bruit mort, dans le silence. Coin par coin, arbre par arbre, Golo avait jadis exploré tout ce morceau de pays. Chaque place de pêcheur, reconnaissable aux roseaux foulés, sur les rives, appelait un nom dans sa mémoire ; chaque plantation, le souvenir de botteleurs et de scieurs de long. Presque jamais il n’était venu en cet endroit durant l’hiver, il l’avait visité surtout au temps où la senteur des regains parfume les prairies, et il éprouvait une impression de dépaysement devant ces arbres dépouillés, au-dessus de la neige piquée de trous bleus.
L’envie lui prit de s’étendre ; il chercha une place sèche, n’en trouva pas, et finalement se réfugia dans le bateau-lavoir. Il descendit l’escalier glissant, passa la planche, et là, au milieu des baquets abandonnés, arrachant de la paille aux bancs des lessiveuses, il s’assit. Autour de lui, des odeurs de goudron flottaient.
Le soleil, déjà très haut, frappait d’aplomb sur la rivière. Golo songea que bientôt sonnerait l’heure de la soupe… La soupe, puisqu’il était décidé à ne partir que le soir, peut-être ferait-il aussi bien de retourner la manger.
Mais, au moment de se lever, une honte le retenait. Que penserait-on de lui chez Hénocque, au Roc, dans le village ? Il passerait pour un garçon sans décision. Et, afin de se convaincre, il se répétait : Je suis parti, il n’y a pas à démarrer de là, je suis parti.
D’ailleurs, s’il remontait, pourrait-il redescendre ? La vie mauvaise qu’il avait menée depuis le printemps, il s’exposait à la recommencer, à faire un nouveau bail avec elle. Il évoqua ses anciennes angoisses, se jugea incapable d’en supporter de pareilles encore. Ah ! non, par exemple, le cœur lui manquait.
Cependant, il avait beau se dire parti, c’étaient des mots, cela, puisqu’il se trouvait là encore et ne se sentait pas le courage de s’en aller. La volonté de se sauver, il l’avait eue, la nuit dernière, et jusque sur le pont, tout à l’heure… Le pont ? pourquoi ne l’avait-il pas franchi ? Il n’avait pas osé se sauver, et voilà maintenant qu’il n’osait plus rester. Que faire, alors ?
Une solution s’offrait, une lueur par moments hésitante et suivie d’une anxiété inexprimable. Il l’écartait aussitôt, et, comme elle revenait chaque fois plus claire, il se levait pour la fuir : au ras du bordage noir du bateau, la rivière coulait avec tranquillité ; l’eau semblait attirer le menuisier, l’emmener doucement avec elle.