— A la douce, tout à la douce, mon père Boget.
— Comme le marchand de cerises, quoi ? Mais dis donc, mon gaillard, te voilà joliment beau dès le matin ? C’est-il que tu as l’intention de te marier, par là-bas, où tu vas. Les filles d’ici ne sont pas assez belles pour toi, paraît ?
— Faut croire ! répondit Golo.
Et pressant le pas, il se souvint de son retour à Villebard. La première personne qui lui avait parlé, ce soir-là, c’était le cantonnier. Il le retrouvait à la même place, aujourd’hui qu’il abandonnait le pays, et, de cette circonstance si simple, il tirait un mauvais présage.
Il arrivait sur le pont, un vieux pont suspendu qui, par-dessus la Marne, rejoignait légèrement les deux berges. En bas, la rivière, d’un mouvement continu, descendait. Elle venait de Fromentières, coulait doucement jusqu’au moulin ruiné de Salzarde. Son eau verte se voyait entre les barres des garde-fous, et Golo, entre les planches du tablier, la distinguait à ses pieds.
Au lointain, le village allait disparaître. Le menuisier, posant sa valise, s’arrêtait, le regardait une dernière fois.
Adossé à l’une des masses de pierre où s’amarrent les cordages d’acier, il alluma sa pipe. Le vent soufflait, éteignit une allumette, puis deux, puis trois ; le tabac prit feu enfin, et longtemps, tirant des bouffées lentes, il contempla tantôt Villebard, tantôt la plaine familière. Devant lui, les maisons et les fermes, sortant de la neige, lui parurent extraordinairement gaies, ce matin-là. De la fumée s’envolait du toit de Cendrine et, entre deux meules, les vitres du Chep miroitaient. Le clairon du boulanger résonnait dans la grand’rue.
Huit heures sonnèrent. Successivement le quart, puis la demie, s’échappèrent du clocher de l’église, tout droit, là-bas et déjà sans neige. Golo se rappela que jadis, tout enfant, il était grimpé dans sa toiture pour dénicher les chouettes.
Au moment où les trois quarts s’entendirent, prolongés dans le ciel d’hiver, il aperçut une charrette. Au long du coteau, et presque sur le faîte, elle suivait le mur du parc de Vauharlin. Golo la reconnaissait à la couleur noire de sa bâche : le père Rutel s’en allait à Mécringes. Cendrine, sans doute, l’accompagnait ; et, longtemps après un tournant où le véhicule était devenu invisible, il s’efforça de le retrouver, de le deviner à l’horizon.
Neuf heures sonnèrent mêlées au carillon qui annonçait la grand’messe. Et, quand il eut compté les coups :