Ce même jour, vers sept heures du soir environ, l’oncle Antoine et l’oncle Joseph quittaient la table sur laquelle ils avaient soupé, et le premier reprenait possession de son fauteuil en cuir de Cordoue, tandis que l’autre se casait modestement, ainsi qu’il convient à un cadet, sur un escabeau de chêne grossier, placé, comme le fauteuil, sous le manteau de l’âtre, et par conséquent un peu au-dessus des autres siéges qu’occupaient les pâtres et les laboureurs de la Châtaigneraie, le soir, à la veillée, avant huit heures, bien entendu, car lorsque huit heures sonnaient, les dignes châtelains renvoyaient tout le monde, ainsi que Dragonne l’avait dit à Gaston, et s’enfermaient prudemment, prétendant que si, en Morvan, les chemins étaient sûrs, il pouvait se faire cependant qu’un gars, trop timide pour arrêter sur la grande route, se laissât tenter par l’espoir d’enfoncer le coffre-fort où grossissaient petit à petit les épargnes du domaine de la Châtaigneraie.
L’oncle Antoine était le conteur ordinaire de la veillée; ses valets l’écoutaient avec la respectueuse attention de l’ignorance pour l’érudition; son frère Joseph haussait parfois les épaules avec humeur, mais le plus souvent il grommelait entre ses dents:
—Ce gaillard-là est bien heureux de savoir tant de jolies choses et d’avoir été convenablement éduqué. Il est vrai, ajoutait-il en aparté, que si je ne sais pas lire, c’est un peu ma faute, car nous allions tous les deux à l’école chez notre oncle le prieur; mais je n’avais pas trop le goût de l’étude, et tandis qu’il épelait laborieusement son abécédaire, je dénichais des pies dans le jardin et contais fleurette à la servante du prieuré, une grosse fille rougeaude qui passait la quarantaine. Pouah!
L’oncle Antoine avait donc modestement regagné son escabeau placé vis-à-vis de l’orgueilleux fauteuil de son aîné, et il commençait déjà une histoire empruntée à un livre de la célèbre madame Cottin, Élisabeth, lorsque Mignonne l’interrompit irrévérencieusement:
—Cher petit oncle, dit-elle de son ton le plus mignard, je dois vous faire observer que c’est aujourd’hui vendredi.
—Jour d’abstinence, répondit l’oncle Antoine.
—Et l’avant-veille du dimanche, petit oncle.
—C’est-à-dire, petite, que tu veux aller au village?
—Il le faut bien, cher petit oncle; car si je ne préviens André, le boucher, qui, vous le savez, tue le samedi seulement, nous n’aurons point notre gigot du dimanche.
—Bon! bon!... grommela l’oncle Joseph, si ce n’est que cela, ma Mignonne, tu peux t’éviter la course. Jean, le sarcleur, qui demeure au village, entrera chez André en s’en allant. C’est précisément son chemin.