Mignonne se souvint alors des promesses de Gaston; elle espéra en lui une fois encore, et c’est pour cela qu’elle répondit: Attendons!

—Attendons après-demain, dit-elle.

—Soit, murmura Albert.

Mais tout à coup Mignonne fondit en larmes; elle venait de revoir en rêve toute son enfance, son enfance joyeuse et mutine, choyée, caressée par ces deux vieillards attentifs et aimants, qui se disputaient le bonheur de la prendre sur leurs genoux, de la porter sur leurs épaules, de se lever la nuit, sur la pointe du pied, pour s’assurer qu’elle dormait paisiblement dans son berceau; elle crut entendre bruire à son oreille les mots charmants qu’ils lui prodiguaient à l’envi, et ces doux reproches que parfois ils hasardaient, les larmes aux yeux, lorsqu’elle rentrait tard et les avait mis en peine...

Il lui sembla voir l’intérieur du manoir après sa fuite: l’oncle Joseph morne et sombre dans son fauteuil, essuyant une grosse larme sur sa joue parcheminée, l’oncle Antoine ayant perdu sa gaieté et sa verve de conteur, et parfois se prenant à sangloter. Et puis les valets de ferme, les serviteurs, natures grossières et cœurs d’or, qui soupiraient, consternés, durant les longues veillées, en murmurant:

—Pauvre chère demoiselle! pourquoi donc nous a-t-elle quittés, nous qui l’aimions tant!

Et Mignonne éclata en sanglots et s’écria:

—Il me faudra donc quitter mes bons oncles!...

Ces mots, naïvement échappés à l’élan de son âme, rencontrèrent un poignant et sonore écho dans le cœur d’Albert.

Lui aussi, il revit le toit paternel après son départ... et sa mère pleurant et brisée, et son père se couvrant la face de ses deux mains comme pour cacher sa honte, et Dragonne, la belle, la vaillante Dragonne, le cœur d’acier et l’âme forte, qui poserait avec colère sa main sur l’épée des Lancy des temps héroïques et murmurerait avec colère:—Il n’y a donc que moi, moi qui suis femme, en les veines de qui coule encore une goutte de notre vieux sang?