«Je vous aurais dit tout cela, Dragonne; depuis deux jours, cet aveu est sur mes lèvres; l’occasion m’a manqué, ou plutôt le courage, car votre exaltation haineuse pour mes oncles me faisait trembler et hésiter...»

Gaston s’arrêta, une larme brûlante roulait sur sa joue; mais l’obscurité régnait, et Dragonne ne la vit point. Peut-être cette larme l’eût-elle touchée, car un homme de cœur qui pleure est un émouvant spectacle, même pour la femme la plus implacable.

Dragonne avait écouté Gaston jusqu’au bout, sans l’interrompre ni de la voix ni du geste.

—Monsieur de Vieux-Loup, dit-elle enfin, vous auriez eu tort de croire que les haines transmises par nos pères se puissent effacer ainsi. Votre nom et celui de Lancy jurent l’un à côté de l’autre; il y a entre nous un ruisseau de sang, dont la dernière goutte fut versée par votre père en 1815. L’ombre de mon oncle le chevalier se dresse devant moi, à cette heure, et m’ordonne de la venger!

—Que voulez-vous dire, Dragonne? exclama Gaston.

—Écoutez: si le dernier de mes pères tué par un des vôtres était celui qui mourut sous Louis XIII, il y aurait de cela trop longtemps pour que, à la rigueur, nos deux races ne se puissent donner la main; mais depuis, mon oncle, le chevalier de Lancy, est venu, sous l’épée de votre père et provoqué par lui, augmenter le nombre des victimes, et il n’y a que trente-deux années.

—Eh bien? fit Gaston anxieux.

—Ne vous disais-je pas, un jour, que longtemps, pendant mon enfance, j’avais rêvé d’aller à Paris, d’y chercher le meurtrier de mon oncle... et de le provoquer?

—Oui, dit Gaston.

—Eh bien! monsieur Gaston de Vieux-Loup, mon rêve va s’accomplir. Je n’ai pas eu besoin d’aller vous chercher à Paris et de vous provoquer; vous êtes venu à moi, vous m’avez insultée en me parlant de votre amour, vous avez outragé de votre présence le toit de mes pères, vous êtes doublement compromis et doublement coupable, et cette fois encore les Vieux-Loup et les Lancy croiseront le fer.