—Mon Dieu! répétait mademoiselle de Lancy, j’ai été cruelle et folle, mais je t’aimais tant! je t’ai outragé, frappé au visage, puis avec mon épée... je ne suis pas une femme, je suis un monstre... Et tu as été, toi, noble et bon; tu as souffert mes injures, les bras croisés; tu m’as laissé te frapper, me parlant d’amour quand je te souffletais avec mon gant...
—Chère Dragonne! murmura Gaston, la pressant dans ses bras.
—Mais, reprit-elle, ma folie s’en va, la raison revient; je sens que tu es un noble et grand cœur, mon Gaston; que te haïr serait un crime qui révolterait Dieu; que t’envelopper dans cette famille maudite, dont tu n’as que le nom, serait te méconnaître. Aussi, je t’aime, cher Gaston; et si ma voix ne suffit à te le dire, mes lèvres te le diront aussi.
Et Dragonne mit un nouveau baiser au front de Gaston, ivre de joie et fasciné.
—Ah! je le savais bien, dit-il en enlaçant de ses deux bras la taille de la jeune fille, je le savais bien que nous nous aimions, qu’une longue vie de calme, de joie, de bonheur, nous était réservée... que nous ne pouvions pas, mon doux ange, nous regarder la haine aux lèvres, le mépris dans les yeux, parce que nos pères furent ennemis... Je le savais bien, Dragonne, ma chérie, que notre amour serait la pierre angulaire de la réconciliation de nos deux races... et que Dieu ne permettrait point que cette animosité qui traversa les siècles ne pût se briser enfin devant nous qui sommes jeunes, forts, dévoués, et qui nous nous sommes aimés dès la première heure.
Gaston parlait avec feu, il couvrait Dragonne de baisers, et, sous ses chaudes caresses, la jeune fille frissonnait et paraissait en proie à une ivresse mystérieuse.
—Nous laisserons mes oncles, continua Gaston, mourir dans leurs vieilles idées et leur rancune ridicule: que nous importe! Votre père, Dragonne, est un gentilhomme accompli; il a moins de préjugés qu’eux, il ne refusera point le bonheur de son enfant. Nous irons à Paris, la grande ville de l’oubli et du silence, à Paris, où les inimitiés de clocher n’existent point, où il suffit d’être jeune et d’aimer pour attirer les regards de la foule et en être envié. Nous nous unirons un soir, à minuit, à la paroisse aristocratique de Saint-Thomas-d’Aquin, presque sans témoins, mystérieusement, ainsi que commença notre amour; puis, si la brise embaumée, le ciel bleu, les doux parfums des tièdes contrées du Midi vous séduisent plus que les rues tumultueuses et le fracas de la Babylone moderne, eh bien! une chaise de poste attelée sous le porche de l’église nous emportera vers l’Italie; nous passerons l’hiver à Naples, nous y habiterons une villa de marbre blanc assise au bord de la mer et perdue en un massif de lauriers-roses qui l’abrite des ardeurs du soleil pendant le jour, et lui chante, la nuit, un refrain d’amour, converti qu’il est par la brise en un mélodieux instrument.
Et Gaston passa de nouveau son bras autour de la taille de mademoiselle de Lancy et continua avec exaltation:
—Tu es belle, ma Dragonne adorée, belle et charmante avec ton visage pâli, tes yeux noyés de larmes et ta noire chevelure dénouée, sur tes épaules; mais il me faut vous faire une prière, madame, une prière à deux genoux, et vous ne me refuserez point, n’est-ce pas?
Dragonne répondit par un baiser.