Le marquis tressaillit et s’arrêta, la lettre lui échappa des mains, Dragonne s’en saisit et poursuivit.

Le chevalier racontait ce que nos lecteurs savent déjà, c’est-à-dire les atroces péripéties du drame dont Baptiste et le père Kervan avaient été les héros, puis arrivé à ce moment où le tonneau qui l’enfermait avait été jeté à la mer, il disait:

«Lorsque je me sentis ballotté par les vagues, l’énergie qui m’avait jusque-là soutenu disparut: le délire me prit et je n’ai jamais su ce qui arriva. Au jour je me trouvai couché sur le pont d’un navire anglais parmi des visages inconnus. Chose étrange, la commotion que j’avais éprouvée était si grande que j’avais complétement perdu la mémoire et de ce qui s’était passé et de ce que j’étais la veille. Je ne me souvenais pas même de mon nom. En vain m’interrogea-t-on, il me fut impossible de répondre. On m’apprit qu’on m’avait entendu pousser des gémissements, que le tonneau, harponné et monté à bord, avait été défoncé... Tout cela m’étonna, et je ne pus fournir aucun renseignement.

«Cependant mes mains blanches, l’aisance avec laquelle je m’exprimais ne laissaient aucun doute sur ma position dans le monde; le docteur du bord, après m’avoir longuement interrogé, déclara que je n’étais nullement fou, mais que j’avais éprouvé une lésion dans le cervelet, et qu’il me serait impossible de me souvenir du passé.

«Le navire qui m’avait recueilli allait aux Indes; en route, il essuya une tempête; le commandant était retenu au lit par la fièvre, le commandant en second fut enlevé de son banc de quart par une lame et rejeté grièvement blessé sur le pont. Les autres officiers perdaient déjà la tête, lorsqu’un vague instinct de mon ancienne profession s’empara de moi. Je montai sur le banc de quart; on me regarda avec étonnement, j’ordonnai une manœuvre avec cette précision, cette netteté d’intonation qui dénote l’habitude du commandement: la manœuvre fut exécutée, le navire couché sur le flanc se redressa. Je continuai mon rôle de capitaine improvisé, et le gros temps se trouva dominé, vaincu bientôt. Trois heures après, j’étais tellement grandi aux yeux de l’équipage, qu’on me décerna, d’un commun accord, le titre de commandant provisoire. A n’en plus douter, j’étais officier de la marine française et je savais mon métier.

«Nous arrivâmes à Bombay. Le navire qui m’avait recueilli et que j’avais sauvé appartenait à la Compagnie des Indes. La Compagnie reconnaissante m’en donna le commandement, et comme je ne me souvenais toujours pas du passé, et qu’il m’était impossible de dire mon vrai nom, on m’appela le capitaine Liberator, en reconnaissance du service que j’avais rendu.

«Pendant trente années, mon cher frère, j’ai navigué sous pavillon anglais, sans me pouvoir souvenir, sans me douter même que j’avais été le chevalier de Lancy. Une blessure à la cuisse, reçue dans les guerres de l’Inde, me força à prendre ma retraite et à me vouer au commerce. Je fis fortune et me mariai. A l’heure où je vous écris j’ai un fils de vingt ans, officier de la marine anglaise, et je n’ai plus que quelques jours d’existence. On ne vit pas vieux sous le ciel indien; j’ai même dépassé de beaucoup la limite ordinaire de longévité sous nos climats; j’ai soixante et douze ans, et il est rare qu’on atteigne cet âge ici. Il y a huit jours, j’étais encore le capitaine Liberator, aujourd’hui je me souviens que je fus le chevalier de Lancy, et j’attribue à un miracle le retour de ma mémoire. Je suis attaqué d’une maladie qui ne pardonne point. Hier, j’avais autour de mon lit mon médecin, deux noirs qui me servent et mon fils Oscar-Honoré. Le docteur et mon fils causaient à voix basse, lorsque le premier dit tout à coup en jetant les yeux sur une gazette qui s’imprime à Calcutta:

«—Voici un singulier supplice que les Chinois seuls peuvent inventer. Tenez, lisez.

«Oscar prit la gazette et lut:

«Un mandarin de l’Est a trouvé un expédient nouveau pour se débarrasser des missionnaires chrétiens et de leurs néophytes. Il les fait enfermer dans une futaille et jeter à la mer par un temps bien calme, d’où il résulte que le tonneau flotte des journées entières avant d’être submergé.»