—Cette écriture ne vous a-t-elle point semblé altérée en sa forme primitive, dans les lettres que vous avez reçues, sous l’Empire, de différentes villes d’Allemagne, bien que portant sa signature?
—Non, répondit le marquis, mon frère me faisait toujours écrire par son valet de chambre, empêché qu’il était lui-même par une blessure à la main droite.
—Ah! fit le midshipman; mais reconnaîtriez-vous cependant et bien exactement cette écriture?
—Certainement.
—Alors, monsieur, avant de m’interroger de nouveau, avant que moi-même je vous donne aucune explication, veuillez ouvrir cette lettre.
Le marquis s’empara du pli qu’on lui tendait et en lut la suscription ainsi conçue:
«Au marquis de Lancy, mon frère, ou à ses descendants, si déjà il est trépassé.»
—C’est bien son écriture, murmura le marquis, et il ouvrit la lettre et poursuivit avec émotion, au milieu du silence et de l’étonnement général:
«Mon cher frère,
«Je ne sais si vous êtes encore de ce monde; je ne sais pas, non plus, si vous n’environnez pas un imposteur de l’affection que vous me portiez. Je vous écris à mon lit de mort, après avoir oublié pendant près de cinquante années qui j’étais et le nom que j’avais reçu de nos pères. Si extraordinaire que vous paraisse ce début, écoutez-moi avec patience et laissez-moi vous dire mon étrange histoire. Au mois de novembre 1792, j’allais m’embarquer pour l’Angleterre avec mon valet de chambre Baptiste. Cet homme me ressemblait; il avait ma taille, mon âge; il était brun comme moi, et l’intonation de sa voix se rapprochait singulièrement de la mienne...»