—Albert est un bon et loyal jeune homme, poursuivit Gaston. Nature dévouée et tendre, exempte de passion et de haine, il s’est laissé prendre aux doux regards et au naïf sourire de Mignonne de Vieux-Loup, la plus charmante enfant qu’on puisse trouver. Ils se sont aimés tous les deux, ils s’aimeront toujours. Refuser de les unir serait une barbarie indigne de vous et des traditions de bonne loyauté de votre race.
Le marquis leva les yeux au ciel et ne répondit pas. Une dernière et suprême lutte s’éleva dans son cœur.
—Il serait beau, continua Gaston, de voir le marquis de Lancy se faire porter demain au manoir de la Châtaigneraie, aborder avec calme et dignité ces pourfendeurs innocents, ces têtes grises pleines de colère, ces cœurs remplis de bonhomie qu’on nomme les Vieux-Loup, et leur dire:
«Messieurs mes voisins, ne trouvez-vous pas qu’il est ridicule et fâcheux outre mesure que parce qu’il a plu à nos aïeux de se battre pour une belle et de s’enferrer maladroitement, nous nous regardions éternellement de mauvais œil? que nos deux manoirs qu’un vallon sépare se contemplent avec colère, et que les barons de Vieux-Loup ne puissent chasser dans le parc de la Fauconnière, pas plus que le marquis de Lancy dans les bois de la Châtaigneraie? Ne trouvez-vous point encore que lorsqu’on a fille et fils à marier, il est dur de s’en séparer et de les envoyer en pays lointain, alors qu’il serait si commode de les avoir près de soi, de les voir s’aimer et perpétuer deux bonnes vieilles races qui ne mentiront jamais à leur sang? Dites, monsieur le marquis, croyez-vous que les Lancy n’auraient point le beau rôle en agissant de la sorte?»
—Oh! mes pères! murmura le marquis déjà vaincu.
Et il attacha un regard humide sur les portraits de famille qui décoraient le salon, et sembla leur demander pardon de répudier enfin cet héritage de haine séculaire qu’ils lui avaient transmis. Puis il dit à Gaston:
—Soit, monsieur; admettons que je permette à mon fils d’épouser mademoiselle de Vieux-Loup, croyez-vous que ses oncles?...
—Je vous comprends, monsieur, mais j’ai le ferme espoir que ses oncles sacrifieront au bonheur de Mignonne leur rancune, qui n’est plus qu’un mot et un prétexte à forfanterie.
—Je ne sais... murmura le marquis.
—Je serai l’avocat de Mignonne et d’Albert.