«Il est possible que cette petite fille qu’on appelle Mignonne, et dont mes chers oncles font un si grand éloge, soit en effet gentille; à coup sûr, une dot de cinq cent mille francs a bien son mérite, mais ces braves messieurs de Vieux-Loup se moquent de moi, très-certainement, s’ils supposent que je vais épouser leur querelle avec leur vieux voisin le marquis de Lancy. Ce serait au moins curieux, pour ne pas dire ridicule, qu’en l’an de grâce mil huit cent quarante-sept, moi Gaston de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, membre du Jockey-Club et d’une foule de sociétés et d’institutions remarquables au point de vue du progrès de la reproduction et de l’amélioration des races chevalines, j’allasse continuer une petite guerre de clocher remontant à Charles IX! Me voyez-vous chaussant un éperon d’acier, montant un destrier gris de fer, et, la lance au poing, m’en aller clouer avec ma dague mon gant sur la porte de mes voisins les marquis de Lancy? Le tout dans le but unique de plaire à mon oncle Joseph, qui ne sait pas écrire, et à mon oncle Antoine qui a un style et une orthographe de si haute fantaisie! Il est vrai, reprit Gaston de Vieux-Loup (nous pouvons, dès à présent, lui donner ce nom), il est vrai que je débute en Morvan par le métier de chevalier errant, et que, l’éloquence de mes oncles aidant, je pourrais prendre jusqu’à un certain point mon rôle au sérieux.»

II

Le voyageur fut interrompu dans ses réflexions par une voix fraîche et mâle, une voix d’adolescent, qui chantait au loin, sous les bruyères, ce couplet d’une fanfare de chasse célèbre autrefois parmi les veneurs du centre de la France:

Holà! sus! Fanfare et Bellone,
L’aube luit,
Et ma bonne trompe résonne,
Avec bruit.
Je vais vous découpler, mes belles;
Il le faut!
Le cerf en verra de cruelles,
Tayaut!
Tayaut! Bellone la vaillante;
Tayaut! Fanfare, au poil brûlé,
De ma meute la plus ardente,
Tayaut!—Le soleil est levé.

«Oh! oh! dit Gaston de Vieux-Loup en riant, voici le second épisode de mon voyage; le troubadour vient au secours du chevalier errant.»

Et comme il savait parfaitement la fanfare dont lui arrivait le premier couplet, il sortit à demi de la grotte et continua à pleins poumons:

A l’horizon court un nuage,
Au flanc noir,
Mes belles, nous aurons l’orage,
Avant ce soir.
Mais qu’importent grêle et tempête,
Noir ouragan,
Qui des sapins courbe la tête,
Au veneur franc;
Au franc veneur dont la fanfare
Éveille les échos des bois
Et qui poursuit sans crier gare!
La bête de chasse aux abois!

«Parbleu! se dit Gaston, ce beau chasseur qui chante si lestement la Fanfare de la reine ne peut ignorer le troisième couplet, et s’il est vrai que tous les veneurs sont frères en saint Hubert, il me répondra et viendra à mon aide.»

Le voyageur ne se trompait pas, la voix des bruyères, qui semblait se rapprocher, reprit aussitôt:

Tayaut! tayaut! Fanfare la vaillante,
Bien lancé!
Ce n’est point, morbleu, chevrette tremblante
Ni daim blessé!
Ce n’est pas un cerf à son troisième âge,
Pas plus qu’un dix-cors,
C’est un solitaire au rude pelage,
Un vieux retors!
Hallali! Fanfare! Hallali! Bellone!
Trois fois hallali!
Le vieux saint Hubert de joie en frissonne!
Dans son paradis.