Par une soirée pluvieuse et froide du mois de novembre 1792, une barque était amarrée dans une petite baie des côtes du Finistère, à quarante pas environ d’une hutte de pêcheur, dont la mer, lorsqu’elle était grosse, venait ébranler les murs et battre la porte à moitié disjointe.

La barque dansait sur la lame avec un sinistre bruit que causaient ses avirons en heurtant les bordages, l’Océan était gros de colères encore contenues, mais qu’un souffle de vent allait faire éclater; et ce souffle n’était pas loin, si l’on en jugeait à la forme bizarre et tourmentée des nuages qui se mouvaient lourdement à l’horizon.

La nuit était proche, la pluie rétrécissait ce demi-cercle que, du haut des plages, l’œil paraît embrasser au loin sur la mer: cependant, aux dernières et blafardes lueurs de ce crépuscule privé de rayons, on apercevait, à cette ligne extrême qui sépare le ciel de l’Océan, un point noir qui semblait s’approcher de la terre avec une prudente circonspection.

Ce point noir n’était autre qu’un de ces petits bâtiments de commerce qui, pendant les orages révolutionnaires, sauvèrent de la guillotine tant de victimes, en les déposant, en une seule nuit, sur le rivage anglais. Dans la hutte du pêcheur il y avait un grand feu, autour duquel étaient assis trois personnages dont la différence de costumes indiquait suffisamment la diversité de rang et de profession.

Le premier était le maître de la hutte, un grand gaillard bien découplé, aux épaules larges, aux cheveux d’un roux ardent, aux mains calleuses et couvertes de ces durillons ineffaçables qui proviennent du frottement continuel de l’aviron. Ce n’était plus un jeune homme, peut-être était-ce un vieillard, mais des plus robustes à coup sûr.

Ses deux hôtes pouvaient avoir l’un et l’autre de vingt-trois à vingt-cinq ans; ils étaient bruns de visage et de cheveux; on aurait pu, à une vague ressemblance existant entre eux et provenant bien plus d’une communauté de type que d’une identité de race, les prendre pour deux frères, si l’un n’avait été vêtu d’un uniforme d’officier qui indiquait le gentilhomme, tandis que l’autre portait la livrée d’un valet; le premier était assis sur l’unique chaise qui se trouvait dans la hutte, les pieds tournés vers le feu, son front appuyé dans ses mains, accoudé qu’il était à une table boiteuse et encore chargée des débris du plus modeste des repas. Une somnolence pénible, double résultat d’une longue marche et de navrantes préoccupations, paraissait s’emparer de lui, car sa tête s’inclinait parfois et ses yeux se fermaient à demi.

—Baptiste, dit-il tout-à-coup à son valet, à quelle heure devons-nous partir?

—A minuit, monsieur le chevalier.

—Quelle heure est-il?

—Huit heures à peine.