Gaston remercia en homme du monde, et ses manières courtoises lui acquirent tout d’abord la sympathie de ses nouveaux hôtes. On lui fit mille questions sur Paris; il broda une histoire assez vraisemblable, et le marquis le trouva charmant, surtout lorsqu’il l’eut amené sur le terrain glissant de la politique et se fut aperçu qu’ils avaient la même manière de voir.
Dragonne s’était esquivée; elle reparut bientôt complétement métamorphosée. Elle avait repris ses habits de femme, et Gaston la trouva plus belle que jamais.
Une robe de chambre cerise, à moitié ouverte et serrée par une torsade, formait tout son costume; mais elle avait dénoué ses longs cheveux qui pendaient en boucles luxuriantes sur ses épaules, et son petit pied avait quitté le rude brodequin de chasse pour une jolie mule de satin bleu clair que Cendrillon n’aurait certainement pu chausser.
Gaston était ébloui. Il regarda ses mains, ce signe de beauté suprême chez les femmes; les mains de Dragonne étaient admirables de forme, de blancheur et de petitesse.
En dépouillant son équipement masculin, Dragonne avait perdu en même temps cette démarche délibérée, ce ton hardi qui allaient si bien à son travestissement. Elle avait le maintien réservé d’une jeune fille, elle baissait les yeux à demi, et elle éprouva comme une sorte de honte pudique de s’être montrée à Gaston sous des vêtements étrangers à son sexe.
Gaston regarda alors Albert de Lancy.
Albert était bien le jeune homme que sa sœur avait peint. Il était blond, délicat, d’une beauté féminine. Son œil bleu, son sourire, tout était en lui rêveur et triste. Avait-il conscience de sa faiblesse et de sa timidité naturelle, ou bien un chagrin secret, une douleur mystérieuse chargeaient-ils son front d’une précoce mélancolie?...
L’un et l’autre peut-être.
On vint annoncer que le souper était servi. Deux valets prirent la bergère du marquis et le transportèrent dessus à la salle à manger, tandis que Gaston offrait respectueusement son bras à la mère de Dragonne.
Le souper fut joyeux. Le marquis avait conservé, malgré ses infirmités précoces, un fonds de gaieté inépuisable, un recueil d’anecdotes sur l’Empire et la Restauration; Gaston causait avec cet esprit léger, frondeur, un peu sceptique du véritable Parisien, le type le plus complet de l’insouciance éternelle, de la gaieté inaltérable du soldat qui se bat dans les rues sans interrompre son refrain et meurt en disant un bon mot.